Quatre vaches pour un habitant


La Liberté s'est intéressée aux extrêmes du canton de Fribourg. Après la commune la plus vaste et la plus petite, place aujourd'hui à la commune qui compte le plus de bovins par habitant.

Textes et réalisation: Jérémy Rico   Images: Alain Wicht

Source statistique: Annuaire statistique du canton de Fribourg 2018

«Par ici, il y a encore des gens motivés à traire les vaches. Ce n’est pas le cas partout.» La phrase de Frédéric Jaquet, agriculteur au Châtelard, a le mérite d’être clair. «Et tant mieux», serait-on tenté de lui répondre. Car au Châtelard, ce ne sont pas les vaches qui manquent. 

La commune détient même le record cantonal du nombre de vaches par habitant. En tout et pour tout, 385 personnes cohabitent sur la commune avec 1509 têtes de bétail. Soit presque 4 vaches par habitant, loin devant Sorens et Pierrafortscha, qui complètent le podium.

 

Selon l’annuaire statistique cantonal 2018, 25 exploitations agricoles se répartissent ainsi les 370 hectares de terres agricoles du Châtelard (soit 50% de sa superficie totale). «Il n’y a pas de gros troupeaux, plutôt des exploitations petites à moyennes, avec une vingtaine ou une trentaine de vaches», détaille Frédéric Jaquet.

Lui-même éleveur de vaches laitières et de porcs sur la commune, Frédéric Jaquet est le monsieur agriculture du Châtelard. En tant que préposé local, c’est lui qui, sur le territoire communal, est chargé de faire le lien entre le Service cantonal de l’agriculture et les paysans. «Je les aide à remplir les documents pour obtenir les paiements directs», énonce-t-il. «Ici, une seule exploitation fait de l’engraissement. Les autres font du lait, en grande majorité pour le Gruyère AOP, et une petite partie pour le Vacherin AOP. Environ 3 millions de kilos de lait sont produits sur la commune chaque année.»
 

Peu de revenus

Selon une rapide estimation du syndic David Fattebert, environ 150 des 385 habitants du Châtelard vivent ainsi de l’agriculture. Et cela n’est pas sans conséquences sur les finances de la commune. L’équation est simple: souvent peu rémunérés pour leur travail, les agriculteurs paient en général peu d’impôts, ce qui n’est pas sans conséquences pour leur commune. «Il existe certains paysans plus gros qui paient relativement beaucoup d’impôts, mais c’est clair qu’en moyenne, cette situation pèse dans notre balance financière», concède le syndic.

La commune des pieds du Gibloux dispose ainsi du troisième indice de potentiel fiscal le plus faible du canton. Et surtout du taux d’imposition le plus élevé, avec un franc payé à la commune par franc envoyé au canton. Un record partagé avec Bellegarde et Billens-Hennens. «En plus, nous avons des charges assez élevées, avec beaucoup de routes communales et des maisons très parsemées sur le territoire.», complète le syndic d’origine vaudoise.
 

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L’âme du village

Mais David Fattebert est loin de dire que les paysans sont un poids pour leur commune. Au contraire. Il voit en eux l’un des marqueurs de la qualité de vie du Châtelard. «Tant qu’ils sont là, la commune ne sera pas une cité-dortoir. Ce village est vivant grâce à eux!» Et le Vaudois installé en Glâne depuis douze ans d’appuyer ses dires avec des exemples. Malgré son petit nombre d’habitants, le Châtelard dispose de nombreux commerces de proximité. En 2018, la commune comptait alors deux laiteries, une boucherie, un café et même une petite épicerie. «Les commerces de proximité seraient fermés avec des habitants comme moi, qui travaillent loin de la commune. Le petit magasin par exemple, vit notamment grâce aux agriculteurs, qui s’arrêtent faire quelques courses quand ils vont couler.»

Autre domaine dans lequel les agriculteurs sont précieux: la défense contre les incendies. «Nous avons le dernier corps de sapeurs-pompiers communal de la Glâne», souligne Frédéric Jaquet, qui troque régulièrement sa casquette d’agriculteur pour le casque de commandant. La raison de cette exception est simple: les corps de sapeurs-pompiers ont besoin d’éléments rapidement mobilisables, qui vivent et travaillent à proximité des lieux d’intervention. Les agriculteurs cochent ce prérequis, logique donc de les retrouver en nombre au sein du corps communal. «Au Châtelard, un habitant sur dix est pompier. C’est une proportion inédite dans le canton», se réjouit David Fattebert.

Le plus gros cheptel à Gibloux

Si elle compte le nombre de vaches par habitant le plus élevé du canton, la commune du Châtelard est loin de disposer du plus grand cheptel de bovins du canton. Ce titre revient à la commune de Gibloux, avec 4931 têtes de bétail au 1er janvier 2017, derniers chiffres publiés dans l’annuaire statistique cantonal 2018. A l’inverse, Crésuz et Sévaz n’ont aucune exploitation bovine enregistrée sur leur commune et donc aucune tête de bétail. Au niveau des districts, c’est la Glâne qui remporte le titre de district comptant le plus de têtes de bétail par habitant avec 1,08 vache/habitant.

Attachés à leur terre

A plus large échelle, le syndic loue également le caractère de ses habitants, fiers et attachés à leur terre. La preuve, selon le syndic: Le Châtelard dispose d’un nombre élevé de sociétés villageoises pour une commune de cette dimension. La société de musique l’Echo du Gibloux et Chœur-Mixte la Cécilienne en sont les deux exemples les plus connus à la ronde.

Une nouvelle société s’est encore ajoutée à la liste en décembre 2017. Son nom: Châtelar’de Vivre. Fondée par quatre femmes, dont la conseillère communale Anne Oberson, elle a pour objectif d’organiser quatre manifestations par année dans la commune. La première, un rallye villageois, s’est ainsi soldée le week-end passé (en été 2018, ndlr) par un succès, avec une cinquantaine de participants. «Quand on organise quelque chose, toute la population se mobilise. Il y a ici un bon esprit de clocher», souligne la conseillère communale. Son syndic partage l’analyse: «C’est extraordinaire qu’une commune de 380 habitants ait réussi à organiser une manifestation comme le Giron des musiques de la Glâne (en 2009, ndlr). Tous les bénévoles nécessaires ont été trouvés.»

A l’entendre, les paysans jouent au Châtelard un rôle de rassembleurs. Seule exception peut-être à cette cohésion: une vieille bisbille entre les deux laiteries communales, en haut et en bas du village. Remontant aux années 1990 et à une affaire de fromage produit hors contingent, le différend divise encore certains habitants en deux camps difficilement réconciliables.

 

Pas un village de sauvages

Vu de l’extérieur, le souvenir de cette affaire et cet «esprit de clocher» font parfois passer la commune pour un «village gaulois sauvage», selon les mots de David Fattebert. Qui se bat d’ailleurs quotidiennement pour briser cette image: «Les gens ici sont très ouverts. En 2006 par exemple, les citoyens ont accepté un projet de fusion avec Massonnens et Grangettes. Mais Massonnens l’a refusé.»

C’est qu’avec son taux d’imposition, Le Châtelard n’est fiscalement pas très sexy pour ses éventuels fiancés. «Douze ans après l’échec de cette fusion, nous pourrions relancer les discussions, mais il semblerait cette fois que Grangettes ne soit pas très favorable», analyse le syndic.

Sans fusion, la commune devra trouver d’autres moyens de varier son économie actuellement très dépendante de l’industrie laitière. «C’est vrai que ce n’est jamais bon d’avoir une économie basée sur une seule branche, même si, sur ce créneau, je n’ai pas trop d’inquiétudes que le Gruyère AOP et le Vacherin AOP continuent à se vendre.» Optimiste, le syndic n’oublie toutefois pas de regarder vers l’avenir. Avec un projet phare en ligne de mire: le parc éolien, que la commune souhaite installer sur ses crêtes. «Ce serait un rêve de profiter des subsides reçus grâce aux éoliennes pour créer un fonds d’aide aux énergies renouvelables. On pourrait imaginer du biogaz, ou une aide à la pose de panneaux solaires.».

Autant de potentiels revenus annexes pour les agriculteurs de la commune. «Les éoliennes du Mont Crausaz attirent aussi beaucoup de touristes. Nous pourrions développer une offre d’agritourisme dans la commune, avec une nuit sur la paille», imagine encore le syndic. Et qui sait, les agriculteurs du Châtelard parviendront-ils peut-être à motiver quelques touristes à traire les vaches.
 

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