À chaque pied sa basket rare


Le marché de la revente de baskets en édition limité est en plein essor. Dans un monde où une paire dépasse souvent les 500 francs, un collectif fribourgeois de collectionneurs et de revendeurs tire son épingle du jeu.

Textes, vidéo et réalisation: Jérémy Rico, Images: Alain Wicht

 

Pour les yeux inexpérimentés, il s’agit d’une simple paire de Nike couleur bordeaux, avec quelques touches de bleu ciel et une semelle blanche. Patrick Ferreira y voit infiniment plus: «Cette Air Max 1 «Cherrywood» a été créée en collaboration avec l’artiste hollandais Parra et le magasin d’Amsterdam Patta. Elle n’a été produite qu’à 248 exemplaires! Actuellement, elle vaut plus de 3000 francs!»

Réunis à Fri-Son

Les amateurs de baskets ont rendez-vous demain dès midi à Fri-Son pour le Sneakers & beats 2018. Inspiré de plusieurs autres salons suisses et internationaux dédiés à la basket, l’événement réunira en un même endroit une trentaine d’exposants. Parmi eux, quelques stands de vêtements, mais une majorité de revendeurs de baskets, dont certains venus de loin. «Il y aura notamment un vendeur qui tient une boutique incroyable à Paris. Driss, qui est très connu dans le milieu, sera aussi là. Il tient une boutique de baskets et de vêtements vintages à Marseille», précise Patrick Ferreira, l’organisateur. Un barbier ainsi que des tatoueurs compléteront le tableau, alors que des DJ se chargeront d’animer la journée. A partir de 18 h, la salle se transformera pour accueillir des concerts en soirée. A l’affiche notamment: les rappeurs français Josman et Rémy.

La valeur accordée à la paire fétiche du collectionneur de 30 ans illustre l’attrait d’une frange toujours plus importante des jeunes pour les baskets rares, produites en édition limitée. Vendeurs, acheteurs occasionnels et grands collectionneurs se sont d’ailleurs donné rendez-vous demain à Fri-Son (lire ci-après). Parmi les organisateurs de l’événement: le collectif Snkrhds Fribourg, dont Patrick Ferreira est le fondateur, et qui réunit une vingtaine de fans fribourgeois de baskets. «C’est le 7e événement que nous organisons. La demande des exposants est telle que nous avons dû voir plus grand. Du côté du public, il y a aussi de plus en plus de monde!».

Et le Fribourgeois a de la suite dans les idées. Face à la demande, son collectif a ouvert au début du mois un espace de vente au premier étage d’un appartement de la rue du Simplon, à Fribourg. Ouverte les samedis et sur rendez-vous, la boutique s’intègre dans une grande surface regroupant également un salon de tatouage et des vêtements. «Il a eu pas mal de monde à l’inauguration, nous sommes contents!»

Une paire recherchée: la Adidas Yeezy Wave Runner 700

Parmi les paires les plus recherchées actuellement, bon nombre sont issues de collaborations entre des marques et des créateurs de mode, des artistes de tous genres ou des boutiques en vue. Cette paire en est un des exemples les plus connus. Il s’agit d’un modèle signé par le rappeur Kanye West pour la marque allemande Adidas. Sortie en mars 2018, elle s’inscrit dans l’une des tendances de fond du moment: les dad shoes, «chaussures à papa» en français, caractérisée par une semelle très imposante.

Prix actuel : entre 450 et 550 francs

Loterie et camping

Comment expliquer cet engouement pour les baskets rares? Organisateur du salon Swisssneaks, grand rendez-vous romand du domaine qui se tient chaque année à Lausanne, le Fribourgeois Julian Bessant-Lamour y voit d’abord l’œuvre des réseaux sociaux. «Maintenant, avec internet, Facebook ou Instagram, les gens ont la possibilité de découvrir les paires les plus exclusives. C’est devenu un phénomène de société. J’ai été invité avec mon partenaire David Berguglia à l’Université de Lausanne pour en parler et nous préparons même une exposition sur le sujet dans un grand musée de Suisse.»

Avec l’augmentation de la demande, les prix prennent l’ascenseur sur le marché de la revente. Pour les paires les plus à la mode, ils peuvent ainsi très facilement dépasser les 500 francs. Au sommet du hit-parade se trouvent actuellement les Nike conçues en collaboration avec le designer Virgil Abloh (lire page suivante). Pour ces paires comme pour les autres éditions limitées, la stratégie est la même: produire peu, pour créer la rareté, et donc susciter l’envie. Sur internet, les sites sélectionnés par Nike pour vendre les créations de Virgil Abloh tirent au sort les chanceux qui auront le droit de les acquérir. Devant les boutiques, les fans n’hésitent pas à camper pour être les premiers à passer en caisse le jour d’une sortie. Le privilège de ces deux catégories de clients: acheter à des prix «habituels», entre 100 et 250 francs, des paires qui vaudront immédiatement trois, quatre ou cinq fois plus sur le marché de la revente.

Une paire recherchée: la Nike Air Presto Off-White

La Nike Air Presto Off-White fait partie d’une large collaboration entre Nike et le designer américain Virgil Abloh, créateur de la marque de luxe Off-White et responsable de la collection masculine chez Louis Vuitton. Ses modèles se reconnaissent à leur aspect déconstruit. L’ajout de texte descriptif entre guillemets, ici «air», est l’un des gimmicks du créateur, de même que l’imposante attache en plastique, à ne surtout pas décrocher, sous peine de voir la paire perdre une bonne partie de sa valeur.

Prix actuel: entre 800 et 1000 francs

En sous-marin

Avec de telles marges, le meilleur revendeur devient forcément celui qui a acquis le plus de paires lors de leur mise en vente par le fabriquant. «Tout se fait en sous-marin. J’ai mes réseaux qui me permettent d’accéder à des paires sur différents sites», confie un revendeur et collectionneur fribourgeois qui ne souhaite pas dévoiler son identité. Lui est capable d’obtenir parfois une dizaine de paires d’un même modèle à sa sortie. «Mais il ne faut pas croire: on ne devient pas riche avec ça.»

Tous les modèles ne sont en effet pas aussi rentables que les Nike de Virgil Abloh. Dans le milieu, c’est souvent le prix affiché par la plateforme de vente en ligne Stockx qui donne une première estimation de la valeur d’un modèle. Les cotes varient même suivant la pointure, avec toujours la même règle: plus c’est rare, plus c’est cher.

Une paire recherchée: la Jordan 4 Retro Levi’s Denim

Les modèles de la marque Air Jordan, propriété de Nike, occupent également une place de choix dans le hit-parade des collectionneurs. Quasi intégralement recouverte de jeans, cette paire est le résultat d’une collaboration avec la célèbre marque de jeans Levi’s. Le modèle choisi ici est la Jordan 4, portée par le basketteur américain Michael Jordan dès 1989 et dessinée par l’une des légendes de l’histoire de la basket, le designer américain Tinker Atfield. C’est aussi lui qui est à l’origine du modèle Nike Air Max 1.

Prix actuel: entre 600 et 800 francs

Surtout des collectionneurs

Les membres de Snkrhds Fribourg sont tous des revendeurs plus ou moins assidus. Parviennent-ils à s’enrichir? «Souvent, le bénéfice que l’on fait sur une paire est réinvesti sur une autre», confie Patrick Ferreira. Car les membres du collectif sont pour la plupart de grands collectionneurs, d’éditions limitées comme de modèles historiques. Patrick Ferreira possède ainsi entre 60 et 70 paires de Air Max 1, le premier modèle Nike à arborer une bulle d’air visible sur le talon. «J’ai toujours aimé cette paire, sa silhouette. Au CO, j’en avais déjà une vingtaine de paires. Tout mon argent de poche partait là-dedans», se souvient le responsable d’un restaurant de Fribourg, avant d’articuler un chiffre: selon ses estimations, sa collection vaut actuellement environ 30000 francs.

Et à ce niveau-là de passion pour les baskets, plus rien n’est impossible. Comme la plupart des collectionneurs, Patrick Ferreira s’interdit de porter certains de ses modèles s’il ne le possède pas à double: une paire aux pieds et une autre dans sa collection. Sauf que la Air Max 1 a un défaut. Après une dizaine d’années, sa semelle a tendance à se décoller et sa bulle d’air peut exploser si elle subit le poids d’un homme. Ne reste alors qu’une option: acheter une paire récente à la semelle identique et envoyer le tout chez un spécialiste capable de remplacer l’ancienne semelle par la nouvelle. «J’ai six ou sept paires qui attendent un remplacement de semelle», lâche Patrick Ferreira.

Une paire recherchée: la Nike Air Max 1 Parra (2018)

Cette paire marque le retour de la collaboration entre la marque Nike et le graphiste et illustrateur hollandais Piet Parra, dix ans après la production de deux Air Max 1, la «Cherrywood» et la «Amsterdam», dont la valeur actuelle sur le marché de la revente dépasse les 3000 francs. Selon Nike, cette Air Max 1 version 2018 évoque les motifs de la campagne hollandaise et l’amour de la pop culture de Piet Parra. Elle reprend également les couleurs fétiches de l’illustrateur.

Prix actuel : entre 350 et 450 francs

«La concurrence vient de toute la planète»

Une belle photo publiée sur Instagram, cadrée des pieds jusqu’aux cuisses, avec un flou artistique à l’arrière-plan. Voilà souvent le déclencheur d’un achat sur le marché de la revente de baskets rares. «C’est vrai que nous vendons beaucoup sur Instagram. Actuellement, nous sommes vraiment dans l’optique de faire de la publicité pour notre compte, toucher un maximum de monde et avoir le plus d’abonnés possible», détaille Patrick Ferreira, fondateur de Snkrhds Fribourg, collectif de fans de baskets et acteur majeur du marché de la revente dans le canton de Fribourg.

A l’heure où les commerces physiques souffrent de la concurrence d’internet, les revendeurs de baskets en maîtrisent tous les codes. Un peu de Facebook, beaucoup d’Instagram, et des paiements qui passent par la plateforme Paypal, pour plus de sécurité. «Le fait que nous nous soyons rassemblés derrière la bannière Snkrhds Fribourg rassure les gens. Ils savent qu’avec nous, ils n’achèteront pas de contrefaçons, parce qu’il en existe beaucoup.»

Ce marché de la revente est-il perçu comme une concurrence par les acteurs traditionnels du commerce de la chaussure? «Non, la concurrence vient de toute la planète! On parle ici d’un tout petit marché. Ces revendeurs créent plutôt une émulation autour de la culture de la basket, c’est quelque chose que je soutiens, tant que cela reste une sous-culture et que les grandes marques

ne leurs mettent pas le grappin dessus», assure Guillaume «Toto» Morand, patron des magasins de chaussures Pomp it up. Le Lausannois ne s’en cache d’ailleurs pas: il vend en priorité ce qui plaît au plus grand nombre.

La stratégie est différente chez Titolo. Implantée à Berne, Zurich, Bâle et Thoune, l’entreprise a acquis une renommée sur le marché de la basket en Suisse en vendant justement ces paires en édition limitées. Parmi ses clients figurent ainsi peut-être de futurs revendeurs. «Nos clients achètent les baskets et ce qu’ils en font ensuite ne nous regarde pas», précise Jeannine Schnetzler, responsable communication chez Titolo. «Nous vendons ces paires principalement pour notre réputation. La plus grande partie de nos ventes concerne le reste de notre assortiment.»

De manière générale, le marché de la basket n’est plus vraiment florissant. Après plusieurs années de croissance importante, la demande est au mieux stable, au pire en légère baisse, alors que le nombre d’acteurs a augmenté. Pomp it up a ainsi fermé ces trois dernières années quatre de ses cinq boutiques à Zurich. Titolo en fera de même pour sa surface bâloise, trop proche de la frontière et donc de la concurrence étrangère, analyse Jeannine Schnetzler. Qui ne s’inquiète toutefois pas outre mesure: «Ce marché est cyclique. Les gens ont déjà plusieurs paires de baskets, ils achètent du coup des chaussures en cuir. Cela s’inversera.»

Les six paires favorites de Patrick Ferreira

Grand collectionneur de Nike Air Max 1, Patrick Ferreira possède entre 60 et 70 paires de ce modèle historique signé Nike. Face caméra, il présente ses six paires fétiches.

La Nike Air Max 1 Atmos Viotech

La Nike Air Max 1 Atmos Viotech

La Air Max 1 Powerwall Pink

La Nike Air Max 1 Patta Purple Denim

La Nike Air Max 1 Parra Patta "Cherrywood"

La Nike Air Max 1 Anniversary

La Nike Air Max 1/97 Sean Wotherspoon

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