La Liberté

L’homme, le vieux pote et la coiffure

A chacun sa manière de tenir ses ciseaux. Roland Menoud a la sienne. © Alain Wicht
A chacun sa manière de tenir ses ciseaux. Roland Menoud a la sienne. © Alain Wicht
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24.12.2019

Roland Menoud a coupé les cheveux au cœur de Bulle pendant 50 ans. Il prend sa retraite en fin d’année

Mon souvenir de 2019
Chaque journaliste de «La Liberté» a sélectionné pour vous un article qui l’a touché(e) cette année.


Guillaume Chillier
Rubrique Régions

«J’ai choisi cet article car il représente une partie du travail de journaliste local. Celle faite de rencontres, d’histoires. Celle qui prend le temps de comprendre l’autre, humainement. Celle qui fait le choix de raconter une région et, surtout, ses habitants. Ceux qui la font, la façonnent. Lui donne ses particularités. Cet article, c’est une respiration. Pour le lecteur. Mais aussi pour le journaliste, qui peut ainsi quitter l’intensité du quotidien pour faire une pause. Le temps d’une rencontre.»


» Cet article a été publié initialement le 18 décembre 2018

Portrait » Roland Menoud, c’est un peu le bon vieux pote qu’on ne voit pas souvent, mais à qui on raconte sans hésiter ses bonheurs et ses tristesses. Lui-même le dit: «Parfois, je suis un peu comme un curé chez qui on se confesse.» Car dans son salon, le Tilleul, on y vient certes pour se faire couper les cheveux, mais aussi pour batoiller.

C’est que l’homme qui partira à la retraite le 29 décembre prochain n’était pas vraiment fait pour la coiffure. «Je n’avais pas de talent ou de prédispositions particulières pour ce métier», rigole-t-il. Dans les années 1960, il était plus proche des poils de vache que du cuir chevelu humain. Adolescent, il découvre non pas la coiffure, mais le coiffeur. Une personne qui discute, beaucoup, et qui écoute, surtout. «Voir le coiffeur à l’aise socialement m’a attiré vers ce métier», se remémore-t-il. Il se décrit comme un timide. Il dit avoir embrassé la coiffure pour combattre son côté réservé. On ne le croit pas. Il est loquace, il a la tchatche. Alors on se dit qu’il a peut-être réussi son coup.

Roland Menoud, c’est ce bel homme, yeux et chevelure clairs, solides épaules, qui porte avec honneur un polo blanc estampillé du nom de son salon. Une sobriété élégante avec laquelle il a traversé les années. Une sobriété qui sied bien à son salon. Une pièce unique, un banc en bois sombre en guise de salle d’attente, des sièges de coiffeur classiques, des tableaux colorés, un vieux carrelage, de grands miroirs, des produits de soin… Rien de bien spécial, en fait, mais un mobilier, un style, qui n’a pas bougé depuis plus de trois décennies. Presque intemporel, imperturbable, le salon du Tilleul, alors que la ville de Bulle, elle, s’est métamorphosée.

Là, le gamin né à la gare de la Verrerie – dont son père était le chef – a pas mal bourlingué. Surtout chez Castella, à l’Hôtel de Ville, où il a tout appris «à l’ancienne». On aiguisait ses couteaux à barbe sur la pierre ou le cuir, les femmes avaient leur entrée séparée dans les salons de la place, Bulle n’avait pas de problème de circulation ou de parking, la coupe coûtait 3 francs 20…

D’employé à entrepreneur

Il passe d’employé à entrepreneur quand il ouvre son salon, le 1er août 1983. Il y a presque quarante ans, s’installer dans le centre-ville de Bulle, c’était la classe. Tous les locaux étaient occupés ou très demandés. La rue de Gruyères? «Le quart-monde». La rue de Vevey? «Le bout du monde», se remémore Roland Menoud. Chanceux, c’est Jacques Gobet, alors propriétaire du bâtiment, qui lui fait confiance pour prendre la place d’un horloger. A peu de chose près, il lâchait tout pour devenir policier ou tenter sa chance à Vevey.

D’aucuns lui donnaient six mois. Six petits mois avant de fermer le commerce qu’il venait d’ouvrir. Des salons pour homme et sans rendez-vous, il y en avait à la pelle dans la région. Celui du Tilleul, qui fête ses 36 ans, est un des derniers spécimens du genre. Quand il nous raconte cela, on sent une pointe de fierté dans sa voix. La fierté d’avoir réussi. La fierté d’avoir réalisé quelque chose. «C’était mon but de pouvoir dire à mes parents, décédés, que je vais bien», confie-t-il. Qu’ils ont de quoi être fiers de leur fils qui fêtera ses 65 ans l’an prochain, âge de la retraite pour celui qui aura été sérieux, bosseur, cinquante ans durant. Simple, honnête, droit, il ne se sera jamais plaint, promet-il.

Le sport pour se vider

Reste que, au salon, être le réceptacle des confidences à longueur de journée, «ça charge». Alors il doit se vider en pratiquant du sport. La course aujourd’hui, le football hier. Il oublie aussi un peu ce qu’on lui dit, tout en demeurant attentif aux histoires de ses clients. Aujourd’hui, raccrocher les ciseaux lui permettra sans doute de suer sans emporter dans sa gourde les malheurs des autres. Mais on ne change pas du jour au lendemain ses habitudes. «Il va falloir y aller en douceur», laisse-t-il échapper. Notamment en restant encore quelques jours par semaine.

Bio express

1954Naissance à La Verrerie

1958Déménagement à Sâles.

1973Fin de sa formation professionnelle de coiffeur.

1983Ouverture du salon du Tilleul à Bulle.

2018Départ à la retraite après près de 50 ans de coiffure.

 

Ce samedi, son échoppe vient de fermer après une énième coupe de cheveux. C’est calme, contrastant avec l’animation de ce petit salon plein de vie. Quand il est ouvert, ce lieu dégage cette impression de bonne humeur, un esprit qu’on ressent sans vraiment parvenir à le décrire. Un lieu où l’on se sent bien sans chercher à savoir pourquoi. Un lieu où tout le monde se dit bonjour, avec le sourire.

Celle qui reprendra le salon cherchait justement ce type d’établissement. Elle ne changera pas grand-chose, assure Roland Menoud. A peine rafraîchira-t-elle la pièce. On le sent, il souhaite que son salon de coiffure garde son âme. Comme pour laisser trace de son aventure, comme pour laisser un héritage à sa ville d’adoption.

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