La Liberté

Vaud décide de faire bibliothèque à part

24.04.2014

RUPTURE • Anne-Catherine Lyon juge le réseau romand sclérosé. Pour que les bibliothèques vaudoises puissent se moderniser, la ministre met un terme à trente années de collaboration. Stupeur dans les rayonnages.

Jérôme Cachin

Le canton de Vaud quitte le Réseau romand des bibliothèques (RERO). Dans une lettre adressée en mars à ses homologues romands, la ministre vaudoise Anne-Catherine Lyon a annoncé que la Bibliothèque cantonale et universitaire (BCU) de Lausanne et ses petites sœurs vaudoises ne seraient plus partenaires de ce réseau, fondé il y a une trentaine d’années.

Dans les autres bibliothèques romandes, la surprise et l’incompréhension dominent. Exemple à Neuchâtel: «Je me demande si ce n’est pas une manière de faire du chantage…», glisse un professionnel. Alors? Cette annonce vise-t-elle à faire pression sur les autres cantons romands pour faire avancer des dossiers importants? «Je comprends que cette décision puisse surprendre, mais elle est réellement définitive, répond Anne-Catherine Lyon. Je ne vais pas revenir en arrière.»

Mi-mars, la nouvelle parvient sur le terrain. La directrice de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, Jeannette Frey, réunit ses employés et les directeurs des autres bibliothèques vaudoises pour leur apprendre la rupture. Aux absents, elle envoie alors ce courriel: «(…) Ces derniers temps, RERO, en raison de blocages internes, n’a pas pu prendre les orientations techniques nécessaires à son développement et s’adapter aux nouvelles technologies (…). RERO ne peut continuer à jouer son rôle de fédérateur du monde des bibliothèques (…). RERO est devenu pénalisant pour le réseau vaudois et la BCU Lausanne, en particulier pour répondre aux demandes pressantes de nos utilisateurs universitaires.»

«La fin d’une époque»

Anne-Catherine Lyon confirme ce réquisitoire sévère: «RERO a été une très belle invention qui a permis aux bibliothèques romandes d’avancer à pas de géant. Mais aujourd’hui, un réseau à l’échelle de RERO n’est plus pertinent. RERO est bloqué, c’est la fin d’une époque. En prenant cette décision, j’ai tranché dans le vif.»

Dans son message, Jeannette Frey explique que la BCU Lausanne a besoin «à court terme» d’un nouveau logiciel, ainsi que d’un module d’archivage du numérique. La bibliothèque «ne peut plus attendre», car «il en va de son bon fonctionnement et de son bon développement». Il s’agit aussi de renforcer le réseau vaudois, poursuit la patronne de l’établissement lausannois: la BCU veut faire profiter «des outils de pointe» aux autres bibliothèques vaudoises. L’ancienne directrice de RERO ne disait pas autre chose (lire ci-contre).

«Effet centrifuge»

Vaud est le plus gros contributeur de RERO. Ce dernier survivra-t-il à la rupture? «Il y a un risque d’effet centrifuge sur tous les autres cantons romands», souligne un professionnel vaudois dont l’institution est liée à RERO. Le retrait du canton de Vaud sera effectif au 1er janvier 2017: la convention qui lie les cantons romands impose à chacun un délai d’au moins deux ans pour en sortir. Reste que le canton de Vaud a provoqué un électrochoc sur ses futurs ex-partenaires. «Peut-être que les autres cantons constateront que RERO est dépassé. Cela dit, ma porte est toujours ouverte pour entreprendre des discussions sur un nouveau modèle de collaboration», conclut Anne-Catherine Lyon. I

Les investissements sont bloqués

Le dernier rapport annuel de RERO date d’août 2013. Aujourd’hui à la retraite, sa directrice Marylène Micheloud y évoque «les grands chantiers des prochaines années»: renouvellement du logiciel, mais aussi «l’enjeu majeur et pressant» soit, toujours et encore, «l’aboutissement du projet de nouvelle gouvernance, avec une structure juridique s’orientant plutôt vers un concordat, seul garant d’une pérennisation du réseau grâce à un engagement des autorités politiques romandes».

La directrice souligne aussi les incertitudes économiques de RERO, «la situation économique des membres qui subissent des restrictions budgétaires et de celle de RERO qui ne peut plus faire prévaloir ses réserves». Résultat: «Les investissements sont bloqués. Pour preuve, cette situation a conduit le Conseil stratégique à décider d’un moratoire sur le budget de développement 2013.» Une situation inquiétante qui contraste avec des débuts prometteurs.

C’est en 1985 qu’est posée la première pierre de l’édifice RERO. Les bibliothèques universitaires s’unissaient pour une informatique commune. Etudiants, profs, chercheurs, grand public peuvent accéder aux catalogues de toute la Suisse romande. Au fur et à mesure des progrès informatiques, les cantons renforcent leur union.

RERO se développe jusqu’à gérer aujourd’hui un catalogue collectif d’environ 260 bibliothèques (6 millions de références bibliographiques, 13 millions de documents disponibles) pour près de 300 000 lecteurs inscrits, pour 2,7 millions de prêts annuels. Près de 700 professionnels sont connectés à un seul et même logiciel.

Les débats sur la structure de RERO ne datent pas d’hier. En 1999, les cantons signent une nouvelle convention. Depuis 2007, la réforme de la gouvernance est à l’ordre du jour. Il s’agit de rendre le réseau plus efficace, de transférer certaines compétences des bibliothèques au siège central de Martigny, qui occupe près de 25 personnes. Grosso modo, les partisans d’une centralisation s’opposent aux tenants de l’autonomie.

En 2009, la réforme est dans l’impasse. Les deux organes dirigeants de RERO sont fusionnés pour donner naissance, en 2010, au Conseil stratégique. Celui-ci est censé durer seulement deux ans, le temps que les cantons se mettent d’accord sur une structure définitive. On parle d’une association, puis d’un concordat intercantonal… Aujourd’hui, le Conseil stratégique est toujours en fonction. JC

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