La Liberté

Souvenirs d’une correspondante de guerre

01.04.2016

Ex-yougoslavie • Vingt ans après la libération de Sarajevo, la journaliste Véronique Pasquier témoigne du drame vécu par la population pendant le conflit en Bosnie. Et fait le parallèle avec la guerre en Syrie.

Propos recueillis par Pascal Fleury

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La modestie incarnée, Véronique Pasquier n’a jamais voulu étaler ses aventures de correspondante de guerre en ex-Yougoslavie. Journaliste de terrain défiant les bombardements et les tirs des snipers, elle a préféré s’effacer pour valoriser les victimes. Témoin oculaire des nettoyages ethniques, ce petit bout de femme a couvert inlassablement, avec un courage impressionnant, les dix ans du terrible conflit - qui a fait près de 150 000 morts -, pour informer au mieux les lecteurs des quotidiens «24 heures» et «La Liberté». Vingt ans après la fin officielle du siège de Sarajevo, Véronique Pasquier a tout de même accepté de raviver ses «douloureux souvenirs» pour «rendre hommage aux victimes». Mais aussi pour rappeler qu’en Bosnie-Herzégovine la vie reste très difficile aujourd’hui. Rencontre.

Au départ, vous n’étiez pas du tout correspondante de guerre. Vous êtes partie en Hongrie pour couvrir les élections…

Véronique Pasquier: C’était en mars 1990. J’étais stationnée à Budapest, la «baraque» la plus gaie du camp communiste à l’époque. Personne ne parlait encore de guerre en Yougoslavie. Depuis la chute du mur de Berlin, on attendait l’avènement de la démocratie en Europe centrale. Partout où le régime était en train de changer, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Pologne, il y avait des cascades d’élections. Lorsque la guerre a débuté, il se passait des choses tellement monstrueuses que c’était impossible de ne pas en parler, de ne pas aller voir pour témoigner. J’ai finalement couvert le conflit depuis ses prémices jusqu’à la signature de paix.

Le conflit a éclaté en Croatie avant de se propager à la Bosnie. Quelle était l’atmosphère sur le terrain?

On sentait les choses venir. En septembre 1991, avec un collègue, je suis allée à Banja Luka, au nord de la Bosnie. Là régnait déjà la peur. On entendait des coups de feu pendant la nuit. La tension était grande. La Yougoslavie était en train de voler en éclats, avec la Slovénie et la Croatie qui venaient de proclamer leur indépendance. Lorsque les Bosniaques ont voulu leur emboîter le pas, ils ont dû organiser un référendum. Quelques semaines auparavant, j’ai sillonné la Bosnie pour prendre le pouls de la population. Il régnait partout un climat d’angoisse, de tension, de détresse. Dans les montagnes, les villageois étaient laissés à eux-mêmes, les routes étaient bloquées par des éboulements. Quelques check-points avaient été érigés par les Serbes, qui voulaient rester dans le giron de Belgrade. Les murs étaient couverts de graffitis. On sentait vraiment la catastrophe arriver.

Le 29 février 1992 a alors eu lieu le référendum d'autodétermination…

Les Croates et les Bosniaques musulmans ont voté massivement pour l’indépendance. Les Serbes, eux, ont boycotté les urnes. Dès l’annonce des résultats, des barricades sont apparues dans Sarajevo. Un temps, je me suis retrouvée bloquée dans mon hôtel, ma voiture a été fracturée. Et puis on a entendu un bruit sourd: un fleuve immense de citoyens de tous bords - Serbes, Croates, musulmans - envahissait la ville, exigeant la paix et le maintien de l’unité interethnique.

En 1992, le souvenir des JO d’hiver de 1984 à Sarajevo était encore bien vivant. Personne n’imaginait une guerre en Bosnie…

En fait, le risque d’explosion était palpable mais personne ne voulait le voir. Un éminent sociologue m’a dit, à la veille du référendum, qu’une guerre était «impossible grâce à l’équilibre de la terreur» entre les trois partis nationalistes au pouvoir. Dès 1991, pourtant, le Croate Franjo Tudjman et le Serbe Slobodan Milosevic avaient déjà dessiné les plans de partition de la Bosnie.

Résultat, la guerre éclate…

Aussitôt l’indépendance de la Bosnie reconnue, les forces serbes se déchaînent. Belgrade lâche ses «chiens» dans l’est et le nord du pays, entreprenant un nettoyage ethnique. Les civils chassés affluent en Croatie. Les témoignages d’horreur se multiplient. Sarajevo est bombardée. La ville se retrouve assiégée par les Serbes, qui avaient déjà installé leurs canons dans les collines en automne 1991. Ceux-ci disposent alors de tout l’arsenal de l’armée yougoslave en train de se retirer de la Croatie.

Avec les check-points, il était difficile de se déplacer. Qu’avez-vous vu sur place?

J’ai pu me rendre dans plusieurs zones de conflit. Dans un bus, un Serbe jonglait avec ses grenades… En juin 1992, avec un collègue hollandais, on a été arrêté par des paramilitaires nerveux, des malabars, yeux injectés de sang et chaînes aux poignets. Ils nous ont mis la kalachnikov sous le menton puis nous ont expliqué qu’ils faisaient un «petit nettoyage». On a vu passer trois ou quatre bus remplis de pauvres hommes, les bras derrière la tête. Dans une bourgade, des femmes nous ont dit que leurs maris avaient été arrêtés alors qu’ils se cachaient dans les bois. Pareilles rafles finissaient par l’emprisonnement dans des camps ou par des exécutions. Impossible de le savoir.

Comment se passait la vie à Sarajevo?

Il n’y avait plus d’eau, plus d’électricité, plus rien, mais les femmes faisaient un grand effort pour rester soignées, porter du rouge à lèvres, dans un sursaut de dignité impressionnant. Une jeune fille m’a dit: «On vit avec la mort.» Elle continuait pourtant d’aller travailler tous les jours. Sur la route, en passant à côté des éclats d’obus étoilés visibles dans le goudron, elle commentait: «ça, c’est Maria, ça, c’est Jasmina...» Il y a eu 10 000 morts rien qu’à Sarajevo et 100 000 en Bosnie. Les snipers tiraient sur les civils, le général Ratko Mladic, commandant en chef de l'armée serbe en Bosnie, pilonnait la ville. C’était un système de terreur.

Il y avait les bombes et les snipers, mais aussi la faim, en raison du blocus?

Les gens avaient faim. Tout était très cher au marché noir: 20 marks le kilo de pommes de terre! Je logeais chez l’habitant. Une nuit, l’un des enfants de mon interprète a rêvé que son frère lui volait une pomme! Il n’en avait plus vu depuis des mois… Le père essayait d’attraper des pigeons pour en faire du bouillon. Chaque jour, il allait chercher l’eau à la source au risque d’être tué par les snipers. Quand toutes ses armoires ont été vides, c’est un paquet de victuailles providentiel, envoyé par l’ONG adventiste ADRA à la demande d’un de mes lecteurs, qui a sauvé sa famille. Plus tard, des ONG musulmanes ont distribué des vivres. En hiver, les gens ne pouvaient se chauffer. C’était terrible. Un corridor humanitaire s’est heureusement ouvert à la mi-1993. Et au printemps 1994, quand les forces serbes ont cessé de pilonner Sarajevo, obtempérant aux exigences de l’OTAN, la situation s’est quelque peu améliorée pour la population. La réconciliation entre Croates et Bosniaques musulmans, à la même époque, a aussi permis un rééquilibrage des forces, ce qui a facilité les négociations pour une paix pragmatique.

La paix a été signée le 14 décembre 1995. Où en est la Bosnie aujourd’hui?

Les interventions militaires internationales ont été si tardives que les accords de Dayton n’ont fait qu’entériner le nettoyage ethnique et créer un Etat totalement dysfonctionnel, qui est toujours chaotique aujourd’hui. Les partis nationalistes au pouvoir se bloquent les uns les autres. La construction politique est si compliquée que cela ne peut marcher. La situation reste catastrophique pour certaines familles. Les investissements n’arrivent pas. C’était déjà une république très pauvre, mais aujourd’hui les blocages institutionnels permanents favorisent en plus la corruption. Les jeunes partent, les perspectives sont déprimantes. L’espoir pourrait venir de l’Union européenne, la Bosnie ayant déposé sa demande d’adhésion en février dernier. Mais l’UE a d’autres problèmes. Et n’est pas un docteur miracle!

*****

Repères

Guerre de Bosnie

> Référendum d’autodétermination le 29 février 1992. Le oui l’emporte à 99%, avec 64% de votants. Le 3 mars, le Parlement bosniaque proclame l’indépendance.

> Siège de Sarajevo le 6 avril 1992. Le lendemain, autoproclamation de la République serbe de Bosnie.

> Rencontre entre Milosevic et Tudjman pour le partage de la Bosnie en trois entités ethniques.

> Médiation conduite par Richard Holbrooke dès juillet 1995.

> Opération «Force délibérée» de l’OTAN le 29 août 1995 contre l’armée serbe.

> Négociations de Dayton. Le 14 décembre 1995, l’accord est ratifié à Paris. Il consacre l’intégrité de la Bosnie, mais la partage en deux entités: la Fédération croato-musulmane (51% du territoire) et la République serbe de Bosnie (49%).

> Fin du siège de Sarajevo, le 29 février 1996. PFY


 

Nombreux parallèles entre la Yougoslavie et la Syrie

Avec le recul, la journaliste Véronique Pasquier relève de nombreuses analogies entre le conflit en ex-Yougoslavie et celui de la Syrie aujourd’hui. Dans les deux cas, on se trouve face à une situation de cloisonnement en multiples factions. Dans les deux cas on déplore des déplacements de populations, du nettoyage ethnique, des villes assiégées, des gens affamés, des cas de torture. «Si cela semble pire en Syrie, à Srebrenica, on n’était pas loin de la situation syrienne», précise l’ancienne correspondante de guerre.

Dans les deux cas, ajoute la Fribourgeoise, l’intervention arrive beaucoup trop tard: «On attend que la situation soit devenue inextricable ou que les territoires aient été à tel point redistribués qu’il ne reste plus qu’à en prendre acte. Bien sûr, la comparaison a ses limites, le Moyen-Orient n’est pas les Balkans. Mais ne pas intervenir, c’est parfois pire qu’intervenir.»

Un parallèle peut aussi être fait s’agissant des migrants. «Lorsqu’en 1992, près d’un million de réfugiés bosniaques ont afflué en Croatie, le pays, qui avait déjà ses propres déplacés, s’est tourné vers l’Europe pour demander de l’aide. Une conférence a eu lieu à Genève, sous la direction de la Grande-Bretagne. L’Allemagne, qui accueillait déjà 200 000 ex-Yougoslaves, a alors plaidé pour un système de quotas par pays. Les Britanniques s’y sont opposés, estimant que les réfugiés seraient mieux lotis s’ils restaient non loin de la Bosnie pour pouvoir y retourner dès la fin des combats. Leur avis a été suivi par la majorité des autres Etats. C’est la même histoire qui se répète aujourd’hui.»

Reste à espérer que le dénouement du conflit syrien, encore très hypothétique, ne crée pas une situation aussi «paralysante» qu’en Bosnie. Sinon, c’est que l’on n’aura rien appris… PFY

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