A la nage vers l’inconnu


Vingt-trois adeptes de nage en eau libre ont relié Capri à Naples à la merci des courants et du trafic maritime. Une course hors norme de 36 km où les abandons sont légion.

Textes: Arnaud Guiguitant, Images: Thierry Gromik, Réalisation: Jérémy Rico

Sur la plage de Capri, Jean-Luc Boulanger fixe l’horizon. Il est 8 h 45 et un léger voile de brume l’empêche d’apercevoir la côte italienne. «Vous allez nager vers l’inconnu. Ça ne vous fait pas peur?», lui demande-t-on. «Je n’y pense pas. Comme je ne pense pas aux méduses, aux poissons ou à la profondeur.» A 57 ans, ce Français habitant en Australie participe pour la sixième fois à une course en mer, réputée comme la plus difficile au monde: relier à la nage Capri à la ville de Naples. Distance: 36 km.

Chaque année, lors du deuxième dimanche de septembre, une vingtaine d’athlètes, adeptes de natation en eau libre, viennent des quatre coins de la planète pour se mesurer aux courants et aux fonds marins de la mer tyrrhénienne. «C’est une course mythique et une performance de finir ici. En fonction du vent et de la force des courants, vous pouvez faire du surplace. Vous vous épuisez à crawler sans faire un mètre, sans jamais rallier l’arrivée.»

5 km/h de moyenne

En six participations, il n’a terminé que deux fois: 10 h 29 et 9 h 23 sont ses temps de référence, très loin du record de 6 h 11 établi en 2014. «Je nage en amateur, explique ce consultant en management. Les pros sont trois heures plus rapides. Eux nagent à plus de 5 km/h quand ma moyenne est de 3,5 km/h.» Sportif aguerri habitué aux efforts prolongés – il compte 33 Ironman à son actif -, Jean-Luc Boulanger s’élancera de Capri une heure et demie avant les autres concurrents. «Ils vont tous me rattraper, c’est sûr», sourit-il à quelques minutes du départ. «Les conditions sont bonnes, l’eau est à 24 degrés. Ça va aller», nous dit-il. Avec lui, Dave Hyan, un Américain de 49 ans dont c’est la première participation. L’appréhension se lit sur son visage: «La nage longue distance, c’est 80% de mental. C’est spirituel comme l’apnée. On est seul avec soi-même avec l’idée fixe d’atteindre son but», résume-t-il avant de prendre le large.

Graisse et vaseline

Plus d’une heure plus tard, le départ des pros est donné sur la plage du Ondine Beach Club, le restaurant historique de Capri. Les concurrents s’y échauffent et s’y changent au milieu des tables à napperons. Allongés sur leur transat, les vacanciers les observent, plein d’admiration, se faire enduire de graisse et de vaseline pour protéger leur peau du sel. Pieds nus, vêtus de simples combinaisons de bain, tous entament la course sur un rythme soutenu. Les nageurs se regroupent en peloton, serrés les uns aux autres, afin de profiter de l’aspiration. Ils ne battent presque pas des pieds, crawlant à une cadence d’un mouvement de bras par seconde. En mer, ils vont ainsi plus vite qu’un piéton sur terre.

«Ne te laisse pas distancer, recolle au premier!», hurle l’entraîneur de l’Italien Marco Magliocca à bord de son bateau d’assistance. Boussole à la main, il donne le cap à son nageur qui, la tête dans l’eau, n’a aucun point de repère. «Tu t’écartes de la direction, reviens vers nous!», s’époumone-t-il. Au milieu du parcours, la mer a changé de couleur et de physionomie: le bleu est plus noir, plus profond, plus oppressant; les vagues sont plus hautes, plus agitées. Le clapot bringuebale les concurrents, dispersés maintenant sur des kilomètres à la ronde. Impossible de se reposer dans un tel environnement, d’autant plus qu’il est interdit de s’agripper aux bateaux. Les ravitaillements sont donc donnés au bout de perches ou de manches à balai bricolés. «Francesco, continue comme ça, Naples est en vue», l’encourage son entraîneur.

Corne de brume

Escorté par un bateau des garde-côtes, Francesco Ghettini entre dans la baie. Le nageur italien doit encore contourner un pétrolier, ancré dans le golfe, et braver les vagues créées par le passage de nombreux yachts. Au trentième kilomètre, un cargo, haut comme un immeuble de huit étages, lui avait coupé la route, passant à moins de cent mètres de lui. Située en face du Castel dell’Ovo, l’arrivée est en vue. Un dernier crawl et le vainqueur en termine en moins de sept heures, sous les acclamations de la foule.

Au loin, on aperçoit les remous d’autres nageurs qui arrivent. Mais pas de trace du Français qui a dû abandonner après 30 kilomètres parcourus. «L’organisation de course a jugé que je n’arriverais pas à rallier l’arrivée dans les temps. C’est dommage car je me sentais bien», regrette-t-il. La nuit va bientôt tomber sur Naples. Après 8 h 40 de course, trois silhouettes sortent de l’eau, acclamées par le public, au son d’une corne de brume. Les trois derniers rescapés d’une compétition hors norme.

La nage en eau libre, discipline olympique

La première traversée à la nage entre Capri et Naples date de 1949. A l’époque, deux Italiens, Aldo Fioravanti et Cesare Alfieri, avaient mis plus de douze heures pour venir à bout des 36 kilomètres. Cinq ans plus tard, ce défi un peu fou devint une course à part entière, inscrite depuis au calendrier des Championnats du monde de nage en eau libre. La discipline – l’une des plus extrêmes de la natation – compte même depuis 2008 une épreuve aux Jeux olympiques. Longueur de la course: 10 km (record en un peu plus d’1 h 51 à Pékin). Il y a évidemment

plus long avec des courses supérieures à 30 km. «A ce niveau, les entraînements en piscine sont primordiaux, confie le nageur français Jean-Luc Boulanger. Certains athlètes peuvent nager entre 70 à 100 km par semaine.». Exemple avec la Capri-Naples, la traversée de la Manche ou encore du détroit de Gibraltar, mais aussi la traversée du lac Saint-Jean au Canada avec ses 32 km de distance. Mais il y a encore plus long: 57 km. En Argentine, les nageurs progressent dans les eaux tumultueuses d’un fleuve pour relier Santa Fe à Coronda. Leur temps: un peu plus de huit heures.

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