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Le sport suisse face à son destin

Claudius Schäfer (à gauche) et Denis Vaucher (à droite) font front commun à l’approche des décisions du Conseil fédéral quant aux rassemblements publics. © Keystone
Claudius Schäfer (à gauche) et Denis Vaucher (à droite) font front commun à l’approche des décisions du Conseil fédéral quant aux rassemblements publics. © Keystone
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11.08.2020

Les directeurs des ligues de football et de hockey sont inquiets avant les décisions du Conseil fédéral

Rolf Bichsel

Ligues nationales » Demain, le sport professionnel en Suisse jouera gros. Des décisions du Conseil fédéral de prolonger ou non l’interdiction de réunir du public dans les stades dépendront peut-être les saisons de football et de hockey sur glace.

Claudius Schäfer, CEO de la Swiss Football League (SFL), et Denis Vaucher, directeur des National et Swiss League, font part des difficultés que risquent d’encourir les ligues professionnelles si le gouvernement ne fait pas preuve d’ouverture. Mais avec l’espoir de trouver une issue positive.

La journée de demain est-elle la plus importante pour le sport professionnel suisse?

Claudius Schäfer: Ce n’est pas la première fois qu’une journée est importante. Il y en a eu quelques-unes par le passé. Les séances du Conseil fédéral sont devenues des piliers de notre vie professionnelle. Mais oui, demain est un jour très important pour le sport professionnel en Suisse. Nous partons de l’idée que la limite des 1000 personnes sera assouplie, que plus de personnes pourront aller dans les stades. Pour le football, c’est nécessaire.

Denis Vaucher: Pour le hockey sur glace, la situation est identique. Depuis six mois, nous sommes en mode crise et depuis dix jours en mode survie. C’est pourquoi il faut vraiment prendre des mesures pour que nous n’ayons pas de reproches à nous faire si la décision devait aller dans la mauvaise direction. Je suis inquiet, mais je pars aussi de l’idée que nous pourrons jouer devant plus de 1000 spectateurs à la mi-septembre.

Les premiers signes ne sont cependant pas bons. Le nombre de cas est élevé et il se dit que les grandes manifestations seront interdites jusqu’à fin mars et qu’il sera impossible de réunir plus de 100 personnes.

DV: Ce n’est pas le Conseil fédéral qui le dit, mais quelques experts. Ce sont des possibilités qui sont étudiées. Une autre possibilité, celle que nous privilégions, est de jouer avec les concepts de protection pour aller au-dessus de 1000 spectateurs. Et nous ferons tout jusqu’à mercredi pour y arriver.

CS: Il y a beaucoup de signaux qui parlent en notre faveur. La semaine dernière, nous avons entendu que la France allait autoriser à nouveau les festivals, les concerts et les événements culturels devant plus de 5000 personnes, à condition que les distances de sécurité soient respectées et avec le port du masque. Nous travaillons d’arrache-pied sur les concepts de protection. Nous avons désormais l’expérience de ce que nous pouvons faire différemment et mieux. Je considère comme un sérieux avantage le fait d’avoir pu être bien préparés durant les deux derniers mois.

DV: Nous devons aussi apprendre à vivre avec la situation. Nous parlons toujours du nombre d’infectés. Dernièrement, en hockey sur glace, nous avons eu des cas chez les moins de 17 ans. Mais à ma connaissance, ils étaient asymptomatiques. Nous devons examiner la situation: soit nous nous laissons prendre par le virus, ce que je n’envisage pas, soit nous allons droit vers le précipice économiquement parlant. C’est la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement. Et en aucun cas nous ne pouvons nous laisser écraser. Nous ne parlons là pas seulement du sport professionnel, mais aussi de la relève.

CS: Il y a quelques années, nous avons conduit une étude sur ce que génère la SFL. Il s’avère qu’à elle seule, la Super League représente 3300 places de travail à temps plein. Cela équivaut à une banque cantonale de taille moyenne. Nous sommes un secteur économique. Nous devons toujours clamer cela, parce que ce n’est pas inscrit dans les consciences. Le football est toujours rapporté aux salaires.

DV: Et on ne peut pas toujours discuter et argumenter sur les salaires des joueurs. En hockey sur glace, nous travaillons intensément à la mise en place d’un fair-play financier. Nous sommes tous de l’avis qu’une protection est importante. C’est pourquoi nous avons développé des concepts. Dans ce domaine, le football a été un pionnier. Les footballeurs ont été jetés dans l’eau froide. Nous pouvons apprendre d’eux. Le fait est que nous pouvons aussi protéger les spectateurs. Je n’arrive pas à comprendre qu’on ne puisse pas accueillir plus de 1000 personnes avec un masque dans des enceintes sportives, mais que les manifestations dans l’espace public soient autorisées sans limitations. Peut-être que nous devrions déclarer les matches comme des manifestations. Les fans manifestent quand une équipe marque un but. Ce serait une approche créative, non?

Parlons de chiffres. Combien ont coûté aux clubs les deux derniers mois presque sans public?

CS: Je ne peux pas donner des chiffres absolus. Nous étions contents lorsque nous avons pu accueillir 1000 spectateurs dans les stades. Nous considérions que c’était un signal positif. Mais encore une fois: ce n’est pas une option pour l’avenir. L’organisation des matches engendre des coûts aux clubs, qui ne sont pas compensés par des recettes.

DV: En National League, nous comptons qu’un match rapporte environ un demi-million en chiffre d’affaires. En chiffre d’affaires, pas en bénéfice. Avec seulement 1000 spectateurs, cela représente une immense perte. Un championnat jusqu’à fin mars avec 1000 personnes dans les patinoires n’est pas une option pour la National League. Nous devrions alors réfléchir à un lock-out. A moins que le Conseil fédéral nous accorde un prêt à fonds perdu. Alors ce serait différent. Mais avec les conditions liées aux prêts d’urgence, qui doivent être remboursés, cela ne fait que repousser le problème de deux ans.

Ni la SFL, ni la Ligue de hockey n’ont pour l’instant contracté ces prêts…

CS: Le contrat qui est sur la table est entériné pour l’Office fédéral du sport. Dans ce contrat, il y a des points centraux auxquels nous ne pouvons pas souscrire. La Ligue serait responsable du prêt. Si un club devait échouer à rembourser, ce qui est possible surtout dans la situation actuelle, la Ligue devrait assumer la responsabilité. C’est un risque que nous ne pouvons pas prendre. De plus, nous devons assurer 35% de garantie, donc 35 millions. Nous avons exploré d’autres solutions qui ont cours dans l’économie. Mais elles n’ont pas été acceptées.

DV: Ces crédits pourraient mettre à terre le football et le hockey sur glace. Ils tiennent trop peu compte des dépendances économiques du sport professionnel. ATS


La moitié des recettes des clubs viennent des fans

Une reprise des championnats de football et de hockey sur glace dépendra des affluences dans les stades.

Claudius Schäfer, directeur de la Swiss Football League, et Denis Vaucher, directeur de la Ligue nationale de hockey sur glace font front commun avant les décisions du Conseil fédéral, demain.

Monsieur Schäfer, vous avez dit la semaine passée que l’avenir de certains clubs pourrait être compromis s’il n’y a pas plus de spectateurs dans les stades.

CS: Pour certains clubs, les spectateurs représentent jusqu’à 45% des recettes. Les revenus liés aux droits TV ne représentent que 10%. Et puis, il est difficile de demander du soutien aux sponsors locaux. Une grosse partie des recettes est gelée depuis février. Le fait que les clubs aient pu survivre malgré la crise jusqu’à maintenant démontre aussi que le football et le hockey sur glace ne sont pas aussi malades que ce qu’on entend souvent. La plupart des clubs se portent bien. Bien sûr, le chômage partiel les a aidés. Mais c’est également clair que ça ne peut pas continuer ainsi.

DV: En hockey sur glace, ce n’est pas différent. Le chômage partiel et les aides liées au Covid nous ont été profitables à court terme, mais c’est une goutte d’eau dans l’océan. En hockey, nous avons une capacité totale de 100 000 places dans les patinoires. Jusqu’à aujourd’hui, nous avons déjà vendu 50 000 abonnements à la saison. L’argent est dans les caisses des clubs. Ils ont besoin de ces liquidités aujourd’hui, pour garantir leur fonctionnement. Si les clubs devaient rembourser les spectateurs, alors l’argent va très vite manquer.

Le concept de protection pour la prochaine saison parle de 50% de la capacité des stades.

DV: Nous ne voulons pas donner des chiffres ou des pourcentages absolus. Cela dépend des enceintes sportives. Dans une patinoire avec dix entrées, on peut facilement faire entrer et sortir les spectateurs. Mais d’autres stades ont des conditions différentes. Mais nous évoquons un minimum: en dessous de 50%, on oublie.

Mais dans l’opinion publique, les stades bondés ne sont pas très populaires.

DV: Nous devons faire un travail pédagogique. C’est clair que nous aurons aussi des cas de coronavirus. Nous devons pouvoir y faire face. Le terrain est une chose, le public une autre. Nous voulons aussi qu’il puisse rester en bonne santé. Mais nous avons besoin des spectateurs, pour l’émotion dans les stades et pour que le terrain puisse vivre financièrement.

CS: Les clubs doivent participer à l’effort. L’accent est bien sûr mis sur la sécurité des gens. Nous allons durcir le concept de protection, parce que nous avons bien vu qu’il était parfois pris à la légère sur la fin de saison, également sur le terrain. Par exemple, nous avons vu des échanges de maillots ou des célébrations de but exubérantes, deux choses interdites. Nous devons faire mieux: nous y accordons une grande importance dans le concept de protection adapté. Rolf Bichsel, ATS

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