La Liberté

Un calvaire avec le sourire

Le départ, là où le sourire était encore sur tous les visages... © Alain Wicht - archives
Le départ, là où le sourire était encore sur tous les visages... © Alain Wicht - archives
08.10.2018

Peut-on courir Morat-Fribourg sans entraînement? Notre journaliste Adrien Schnarrenberger a testé pour vous de parcourir 17,17 km dans le fond du peloton. Récit en immersion. 

Adrien Schnarrenberger

Avant de commencer, un avertissement: si vous êtes (bon) coureur à pied, vous n'êtes probablement pas au bon endroit. J'ai «réussi» un temps extrêmement modeste, un troupeau de vaches m'a dépassé dans le pré au bord de la route dans le bas de La Sonnaz et vous risquez d'avoir les oreilles qui sifflent à la lecture de cette chronique, qui est une ode à tous les participants ayant souffert le martyre ce dimanche.

Voilà, maintenant que nous sommes entre nous, je peux l'avouer: je déteste courir. J'ai même toujours détesté courir, et n'ai jamais compris quel plaisir les gens pouvaient ressentir en parcourant une distance de A à B. Et c'est un fan de sport, atteint au dernier degré, qui vous le dit. A chaque préparation physique en début de saison de football, je m'ingéniais à rivaliser d'excuses pour courber tous les footings et autres parcours Vita. Il faut dire que mon asthme à l'effort n'était pas vraiment un allié.

A cause des réseaux sociaux

Depuis quelques années, mon aversion s'est renforcée à cause des (ou grâce aux?) réseaux sociaux. Si mes amis courent «pour eux-mêmes», comme ils me le répètent à l'envi, pourquoi sont-ils forcés de publier leur parcours sur Facebook avant même d'avoir retiré leurs baskets? Mais voilà: je suis curieux vis-à-vis de tout ce que je ne comprends pas, et une énergie folle semblait se dégager de cette compétition l'an dernier, lorsque j'ai eu la chance de la couvrir dans la voiture d'ouverture de course pour votre quotidien préféré. 

Ma volonté de m'inscrire acquise, celle-ci s'est assez vite heurtée à deux écueils: il fallait suivre un programme d'entraînement adéquat, et la course avait lieu... le lendemain du mariage d'un ami très proche. Deux excuses bien meilleures que les années précédentes pour repousser ma grande première sur 17,17 km. Mais lors d'une séance sur une manière originale de couvrir Morat-Fribourg, je fais l'erreur d'oser la boutade: «Une chronique "J'ai testé pour vous: Morat-Fribourg sans entraînement le lendemain d'un mariage en Valais", cela vous dit?»

«Qu'ai-je fait?»

Avec cette occasion de me taire manquée, me voilà en ce bon premier dimanche d'octobre dans un train pour Morat. Les tentatives des convives du mariage de m'en dissuader, de plus en plus fortes au fil des heures du petit matin, n'ont fait que renforcer ma motivation. Mais les premières sueurs de panique arrivent à Courtepin en voyant les premiers concurrents à travers la fenêtre du train. Le fait qu'ils marchent dans la montée de La Sonnaz ne pourra pas me rassurer: il s'agit des concurrents de la catégorie «walking».

Au départ à Morat, la bonne humeur règne. Je croise plusieurs amis aux objectifs divers: «1h20» pour ce coureur confirmé, «mieux que 1h41 l'an passé» pour un autre. Et moi donc? «Objectif avoué: 1h45, objectif réaliste: Courtepin», écris-je sur le compte Instagram de La Liberté. Avec le sourire aux lèvres. 

Plus d'échappatoire possible

Lorsque le speaker égrène les dernières secondes de mon bloc de départ («Vier, trois, zwei, un», nous sommes bien en terre bilingue), mon sourire s'estompe: c'est parti et plus d'échappatoire possible, je vais devoir rentrer à Fribourg depuis Morat. A pied, alors que le train a mis presque autant de temps que le futur vainqueur de la course...

Ma chance est de bénéficier de la présence d'une amie qui s'est entraînée et m'a soufflé l'objectif de 1h45. «Cela fait exactement du 10 km/h, 6 minutes par kilomètre. On peut le faire», m'encourage-t-elle. Je regarde ma montre qui affiche 0:00. Ai-je oublié de l'enclencher? Non. Nous courons depuis moins d'une minute...

Je me concentre sur ma respiration. «Inspire fort par le nez et expire par la bouche», me souffle mon lièvre du jour. Un conseil qui doit figurer à la page 1 du livre «La course à pied pour les nuls», mais j'en suis encore à la couverture... Le premier kilomètre est bouclé en 5 minutes 25, le deuxième après un peu plus de 11 minutes. Beaucoup trop vite pour moi, je risque de me brûler les ailes. Je pense à ma chronique: que vais-je écrire si j'abandonne après 5 kilomètres?

Comme un skieur jamaïcain

La décision est vite prise: je laisse filer mon amie dans la première montée et trouve peu à peu mon rythme dans ce flot de coureurs. Je regarde autour de moi pour essayer d’activer le mode «pilote automatique». Je constate que de très nombreux participants portent des t-shirts «Finisher», témoins de leurs précédents exploits. Je me rends à l’évidence: je suis un escroc dans un monde d’habitués. Un skieur jamaïcain au départ d’un Super-G, m’inspire ma cuisse droite déjà usée après quelques kilomètres. Mon entrée dans la caste des coureurs ne se fera pas sans mal, et c'est mérité: on ne prend pas Morat-Fribourg de haut.

Fort heureusement, je ne suis pas seul. J’essaie de trouver un(e) participant(e) ayant le même rythme que moi. Ah, tiens, cette coureuse à la curieuse indication «Infirmière» au-dos du t-shirt (voilà qui pourrait me servir), que j’ai déjà aperçue en tout début de course. Nous sommes encore au même niveau après 4 km: c’est bon signe, je vais pouvoir me mettre dans son sillage. Je la suis sur quelques hectomètre avant de comprendre qu'il s’agit en réalité d’un groupe dont les membres me dépassent au fil du parcours…

Car Morat-Fribourg vous permet aussi de réviser votre alphabet. Je me suis élancé avec le modeste bloc H, l’un des derniers (départ à 10h36 de Morat). Je repère un dossard J sur ma droite. «A-B-C-D-E-F-G-H-I-J», fais-je défiler dans ma tête. Bonne nouvelle, J vient après H! Ah non, en fait. Cela veut dire qu’il est parti après moi, et que je suis en train de me faire absorber par le peloton. Instant de panique: suis-je si lent? 

Le spectre de la voiture-balai

Des extraits du reportage de mon collègue Jean Ammann sur les coureurs «récupérés» par la voiture-balai me reviennent en tête. Je sue à grosses gouttes et pas seulement à cause de l’effort. Un regard sur ma montre et un nouvel exercice mathématique me rassurent: 35 minutes se sont écoulées depuis mon départ et je me trouve au premier ravitaillement, kilomètre 6. Je suis dans une moyenne supérieure à 6 minutes par kilomètre, l’objectif est encore faisable.

Voilà deux bonnes nouvelles: je suis rassuré et j’ai déjà couvert plus du tiers de la course. Il me reste encore 10 kilomètres, une éternité pour le «coureur» débutant que je suis, mais le déclic a eu lieu. Je sais désormais que je vais y arriver, quitte à ralentir un peu le rythme. Courtepin est déjà presque en vue, et je visualise ce qui me reste à faire: prendre kilomètre après kilomètre, faire le dos rond dans La Sonnaz puis ne jamais arrêter de courir sur le plateau de Saint-Léonard et surtout dans la montée du Tilleul, où plusieurs amis et proches m’attendent. 

«Allez Adrien!»

Les abricots secs de Courtepin me redonnent un peu d’énergie, mais le vrai boost a lieu quelques mètres plus loin. «Allez Adrien! Tu peux le faire!» me lance une inconnue avec un charmant sourire. Voilà donc l’effet Morat-Fribourg, celui que j’avais déjà pu apercevoir lors des précédentes éditions, en tant que journaliste ou spectateur. 

Des spectateurs qui sont de plus en plus nombreux au fil du parcours. C’est aussi ça, «faire» Morat-Fribourg: découvrir des gens dans un jacuzzi posé au bord de la route et qui vous coupe les jambes au kilomètre 2, un cor des Alpes au kilomètre 4, une guggenmusik au kilomètre 5… Contrairement à ce que j’aurais pensé ou redouté, les spectateurs ne sont pas partis de La Sonnaz à l’issue du passage de l’élite. Les anonymes du bloc H y sont acclamés autant que Maude Mathys, et vous pouvez offrir un sourire à chaque enfant en lui tapant dans la main lors de votre passage. Ou comment être acclamé en héros malgré une performance plus que modeste.

Savoir se mettre dans le rouge

Car oui, si le plateau de Saint-Léonard n’est pas aussi interminable que décrit par d’anciens participants, j’ai un gros coup de mou à l’abord de la descente vers la Porte de Morat. Au lieu de m’accrocher et atteindre mon objectif de 1h45, la tentation est grande de se préserver pour l’assaut final… Je songe à ce coureur canadien qui s’était effondré devant moi juste avant la porte de Morat lors d’une précédente édition, et ce souvenir se fait encore plus vivace lorsque je vois une femme dans une ambulance… exactement au même endroit! 

Ou, d’ailleurs, à ce cousin qui a terminé la course sur un brancard porté par des samaritains. Sans doute la plus cocasse vidéo «finish» de l'histoire de la compétition, mais aussi un vif rappel que parcourir 17 km n’est pas anodin, voire presque de l’inconscience sans entraînement.

«Allez, tu ne vas pas lâcher maintenant!», m’interrompt une coureuse dans mes réflexions. «J’ai oublié de m’acheter un mental», acquiescé-je en rigolant. Voilà qui est tout à fait vrai: cette course me met au défi, et j’ai vraiment de la peine à me mettre dans le rouge. Mais bon, si je peux faire des (mauvaises) blagues à l’abord de l’arrivée, c’est qu’il m’en reste sous le pied. On se motive! 

Echec cuisant: je traîne à nouveau la patte un peu plus loin… «Je dois avoir 20 ans de plus que toi, j’ai arrêté de fumer y a 3 mois et c’est ma première course. Alors tu n’as pas le droit de finir derrière moi», me lance un autre participant. Des mots justes. Je ravale ma fierté et termine au sprint dans un temps bien loin de mon objectif (1h52).

Un goût d’inachevé

C’est donc fait: j’appartiens à la caste des gens qui ont couru Morat-Fribourg. Un objectif, malgré mon aversion pour la course à pied, que je repoussais d’année en année. Un rêve, même, que de vivre cette montée depuis le Tilleul de l’autre côté de la barrière. Les félicitations se succèdent: beaucoup me pensaient incapable de terminer la course de bout en bout dans ces conditions. 

Mais voilà. S’il y a une part de délivrance en moi, c’est la frustration qui prédomine au moment de récupérer mon t-shirt en guise de trophée. Jusqu’alors, terminer était pour moi le seul enjeu des courses populaires, mais je comprends désormais ce que «faire un temps» veut dire. Me voilà rattrapé par mon esprit de compétition: j’ai rallié Fribourg, bien sûr, mais dans un temps que je n’ose à peine communiquer. J’ai évité de justesse le «Rubicon», que j’avais fixé à deux fois le temps du vainqueur, mais l’année prochaine, je «fais» vraiment Morat-Fribourg. 

Gratitude et admiration

A défaut de fierté, je ressens de la gratitude envers tous les bénévoles qui vous ravitaillent en eau, en nourriture et en sourires. Mais aussi et surtout une profonde admiration envers tous les gens croisés bien plus en difficulté que moi au fil du parcours. Pour ces pères ayant couru avec une poussette, voire même une chaise roulante.

«Lorsque tu étais tout petit, j’hésitais à venir voir Morat-Fribourg, car tu m’interdisais de partir avant le tout dernier coureur», m’a d'ailleurs rappelé ma maman dans l’aire d’arrivée. «Tu me disais que les élites n’avaient pas besoin d’encouragements, mais les derniers, oui.» Après avoir vécu la course de l’intérieur, cela n’a pas changé. Félicitations donc à Cindy Pasquier, qui a fièrement fermé la marche ce dimanche. C'est aussi et surtout ça, Morat-Fribourg. Quant à moi, je reviens. Je vais vite poster ma performance sur les réseaux sociaux.

>> A voir aussi: nos galeries de photos de Morat-Fribourg et du mini Morat-Fribourg

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