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Le passeport vaccinal contesté

En Allemagne, des opposants au passeport vaccinal sont allés jusqu’à le comparer à l’étoile juive du régime nazi. © Keystone
En Allemagne, des opposants au passeport vaccinal sont allés jusqu’à le comparer à l’étoile juive du régime nazi. © Keystone
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03.05.2021

Discrimination ou nécessité? Même les éthiciens s’opposent sur le futur sésame officiel

May Elmahdi Lichtsteiner et Marc Leutenegger, Swissinfo

Coronavirus » Pouvoir prouver d’être immunisé contre le Covid-19 dans toute l’Europe au moyen d’un document numérique: c’est ce que veut l’Union européenne, sur le modèle israélien. Ce passeport vaccinal, vu comme une libération et déclaré licite récemment par la Cour européenne de justice, fait l’objet de nombreuses critiques. Le point le plus controversé concerne la garantie des droits fondamentaux. Est-elle assurée? Notamment l’interdiction de la discrimination, l’égalité face à la loi et le droit à la liberté personnelle, tous inscrits dans la Constitution fédérale suisse.

La réponse ne va pas de soi. Même les spécialistes se disputent sur le sujet. Adrienne Hochuli Stillhard, collaboratrice scientifique à l’Institut d’éthique sociale de l’Université de Lucerne, fait partie des voix critiques. Pour elle, il est fondamentalement problématique que les personnes vaccinées se voient accorder davantage de liberté que le reste de la population avec ce document. En allant aussi vite, l’UE crée des précédents qui ne seront plus réversibles pour la Suisse, tellement liée économiquement et socialement à ses voisins.

Prix à payer

Il est clair que l’intention est de trouver des voies pour permettre une ouverture économique et un retour à une société libre. Mais l’éthicienne juge le prix à payer trop élevé pour un Etat de droit. Selon elle, «diviser les gens en groupes auxquels on accorde différents degrés de liberté en fonction de leur statut d’immunité mène à la discrimination. C’est très problématique».

Adrienne Hochuli admet l’argument selon lequel les personnes vaccinées ne bénéficieront pas de privilèges, mais verront les restrictions à leur droit à la liberté levées. Cependant, affirmer que les non-vaccinés ne sont touchés dans leur droit à la liberté que dans une mesure n’affectant pas les domaines essentiels de leur vie est critiquable, d’après elle.

La discussion doit être menée de manière plus nuancée, avertit-elle. Il s’agit de préciser ce que sont les droits fondamentaux et à quelles conditions on peut justifier un accès inégal à des domaines essentiels de la vie. Pour elle, les possibilités d’épanouissement font partie des droits humains, et il faut y inclure les contacts sociaux, la possibilité de pratiquer son métier et de participer à la vie sociale et culturelle.

De nombreuses questions se posent: quand est-il justifié de faire de la vaccination une condition pour pouvoir travailler ou voyager? Quid des gens qui se déplacent non pas pour leur plaisir, mais pour prendre soin de proches? Est-il légitime de restreindre la liberté des personnes qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se faire vacciner au point de leur faire perdre leur travail? Pour Adrienne Hochuli, il est clair que le prix de la levée des restrictions pour les uns serait un affaiblissement des droits à la liberté et des droits humains pour les autres.

Quatre principes de base

Frank Mathwig est membre de la Commission nationale d’éthique. Il estime qu’aujourd’hui, le débat est parti dans le mauvais sens: «Nous ne devons pas nous demander si quelqu’un doit bénéficier de privilèges, mais si les restrictions de liberté pour les vaccinés sont toujours conformes à la loi.»

Dans le contexte de la pandémie, il faut se demander si une inégalité de traitement est proportionnée, si elle est conforme au principe d’égalité, si elle peut être éthiquement fondée et si elle correspond à nos exigences morales de solidarité. Toute décision, y compris celle d’instaurer un éventuel passeport vaccinal, devrait se faire à la lumière de ces quatre principes.

S’il était confirmé que les personnes vaccinées sont non seulement protégées contre une évolution grave de la maladie, mais aussi qu’elles ne sont plus un danger pour les autres car elles ne représentent plus de risque de contamination, il ne serait en effet plus proportionné de continuer à restreindre leurs libertés, pose Frank Mathwig.

Mais pour l’instant, il n’y a pas de données fiables à ce sujet. Un passeport vaccinal n’aurait de sens que si ces preuves médicales existaient. «Aussi longtemps que cela n’est pas clair, nous discutons d’œufs qui n’ont pas encore été pondus», image l’éthicien.


Médecins et pharmaciens veulent aller plus vite

La Fédération des médecins suisses (FMH) et Pharmasuisse, la faîtière des pharmaciens, lancent leur propre certificat Covid pour les personnes vaccinées, guéries ou testées négatives, rapporte la NZZ am Sonntag. «Attendre la Confédération risque d’être très coûteux pour tout le monde», indique la présidente de Pharmasuisse Martine Ruggli, citée dans le journal dominical. Et d’ajouter: «Nous serons prêts au plus tard dans un mois.» Le Conseil fédéral a annoncé qu’à partir de juin, il y aura des privilèges pour les personnes vaccinées, guéries du Covid-19 ou testées négatives. Mais les deux faîtières craignent des retards dans le projet fédéral. Avec leur certificat, les données seront stockées localement. Le certificat ne sera stocké que sur le téléphone portable des clients ou imprimé sur papier. ATS

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