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Un homme de terrain

Un homme de terrain © CICR
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15.04.2020

Robert Mardini est le nouveau directeur général du CICR depuis le 30 mars. Il succède à Yves Daccord

Sevan Pearson

Portrait » Frontière Iran-Irak, 1998: le jeune Robert Mardini, délégué du CICR depuis une année, participe à un échange de prisonniers facilité par l’organisation, entre deux pays qui avaient été en guerre entre 1980 et 1988. «Avant toute libération, le CICR s’entretenait avec chacun des détenus, afin de s’assurer de sa volonté de rentrer chez lui», se souvient-il. «C’étaient des moments très forts.»

Vingt-deux ans plus tard, Robert Mardini est toujours au CICR. Mais depuis le 30 mars, il succède à Yves Daccord à la tête de cette organisation de 20’000 collaborateurs. «C’était un démarrage au quart de tour. La lutte contre le coronavirus est globale et le CICR y prend part activement. Mais il ne faut pas oublier les pays en guerre, particulièrement vulnérables face à la pandémie», insiste le Libanais d’origine.

« Au Liban, j’avais souvent vu des voitures de la Croix-Rouge libanaise et du CICR à l’œuvre. Cela suscitait le respect »

Robert Mardini

C’est que la guerre, malheureusement, il connaît. Né en 1972 à Tripoli, dans le nord du Liban, Robert Mardini a eu une enfance marquée par le conflit qui a déchiré son pays de 1975 à 1990. «Mon frère et moi avons grandi dans une famille qui a toujours mis l’accent sur l’éducation», raconte ce fils d’un commerçant en matériel photographique et d’une employée de banque. Aller à l’école n’était cependant pas sans danger. Même si Tripoli a moins été touchée par la guerre que Beyrouth, la ville était parfois secouée par des attentats à la voiture piégée. «J’ai appris à gérer l’incertitude, à me focaliser sur l’essentiel et à avoir des plans B et C», explique Robert Mardini.

Arrivée en Suisse

L’année 1990 marque un tournant dans la vie du jeune homme: c’est la fin de la guerre, mais c’est aussi le début des études. Université américaine de Beyrouth ou EPFL? Ce sera la seconde, plus abordable financièrement. Une fois diplômé en génie civil, l’ingénieur travaille pendant deux ans dans des projets hydrauliques en Suisse. Lors d’un forum des entreprises à l’EPFL, Robert Mardini tombe sur un stand du CICR. «Ce fut le déclic», confesse le directeur général. «Au Liban, j’avais souvent vu des voitures de la Croix-Rouge libanaise et du CICR à l’œuvre. Cela suscitait le respect. En tant qu’enfant et adolescent, j’avais ainsi été marqué par l’action du CICR.»

L’ingénieur se fait engager en 1997 par l’organisation pour des projets d’adduction d’eau au Rwanda, qui sort tout juste du génocide. Une année plus tard, une nouvelle mission l’emmène en Irak. Après cette précieuse expérience sur le terrain, Robert Mardini revient en 2000 au siège du CICR à Genève et travaille pour le département consacré à l’approvisionnement en eau. Dès 2007, il dirige cette unité, avant de devenir directeur général adjoint trois ans plus tard. «J’ai beaucoup appris sur le fonctionnement de l’organisation à ce moment-là.»

En raison des nouvelles crises humanitaires qui secouent le Proche et le Moyen-Orient durant la dernière décennie, Robert Mardini est nommé responsable des opérations pour cette région en 2012. «En six ans à ce poste, j’ai observé un triplement du budget consacré par le CICR à ces pays, ce qui n’est pas une bonne nouvelle.» Sur place, il faut nouer et maintenir le dialogue avec tous les belligérants et leur rappeler les règles du droit international humanitaire. «C’est une tâche difficile, car les conflits sont de plus en plus fragmentés. En 2019, nous avons dû discuter avec 561 groupes armés différents dans le monde!» s’exclame le directeur.

Virus: un défi additionnel

Assurer une présence sur le terrain et venir en aide aux populations coûte cher: 2 milliards de francs par an. «Notre budget a augmenté de 70% ces cinq dernières années», indique Robert Mardini. «Lorsque le CICR lance un appel aux dons, il le fait proportionnellement à ses besoins réels et pour des actions précises.» Jusqu’à maintenant, les Etats les plus aisés ont répondu présent. «Mais le feront-ils à l’avenir, lorsqu’ils auront beaucoup de frais internes liés aux dégâts causés par le coronavirus?» s’inquiète le directeur. Afin d’anticiper ces difficultés, le CICR diversifie ses sources de financement, y compris auprès des donateurs privés.

1972

Naissance à Tripoli au Liban

1990-95

Arrivée en Suisse. Etudes à l'EPFL en génie civil

1997

Entrée au CICR

2010

Nommé directeur général adjoint du CICR

2012

Nommé directeur pour le Proche et le Moyen-Orient

2020

Nommé directeur général du CICR

Les longues journées de télétravail de Robert Mardini sont bien remplies, car au-delà de la crise sanitaire actuelle, il faut assurer la continuité des programmes. «Le virus est une menace additionnelle qui plane sur des populations touchées par la guerre. Dans beaucoup de pays, les infrastructures sanitaires sont en grande partie détruites, comme en Syrie et au Yémen. Maintenir les flux logistiques et le transfert des délégués malgré les restrictions actuelles est un défi supplémentaire», s’inquiète le directeur.

Si les soucis ne manquent pas, il y a une perspective qui réjouit Robert Mardini: le déménagement de sa femme et de ses deux filles de New York en Suisse, sitôt l’année scolaire terminée. En espérant que d’ici-là, le virus aura reculé et que les frontières seront rouvertes.


«L’humanitaire, c’est un choix de vie»

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) emploie près de 20 000 collaborateurs dans le monde entier. Les recruter est une tâche essentielle. Entretien avec Claire Hoang Sperandio, directrice adjointe des ressources humaines.

Quel est l’impact du coronavirus sur les nouvelles embauches?

Claire Hoang Sperandio: Pour le moment, aucun, car la campagne annuelle de recrutement de délégués a déjà eu lieu. Les embauches au siège (Genève) et dans nos délégations continuent, à un moindre rythme dans certains contextes. Quant aux contrats temporaires, nous les avons maintenus. En Chine mais aussi dans certains métiers comme dans le domaine de la santé, la crise sanitaire semble susciter de nouvelles vocations. Reste à voir si ce phénomène sera général.

Que fait le CICR pour attirer de nouveaux collaborateurs?

Nous contactons de manière proactive des personnes au profil intéressant et créons des communautés virtuelles (étudiants et professionnels) où nous partageons des informations relatives à la mission du CICR et ses opportunités de carrière. Lorsque des postes sont vacants, nous assurer de la vocation des candidats potentiels est une phase essentielle du processus de sélection. Car travailler dans l’humanitaire, c’est un choix de vie.

Justement, quel est le profil idéal?

Tout candidat doit être en adéquation avec les valeurs centrales du CICR: l’indépendance et la neutralité. Il lui faut également être résilient, car les missions se déroulent dans des pays en conflit ou en situation de violence. Réagir vite et être flexible sont donc des qualités indispensables. En outre, vivre loin de ses proches est inévitable en début de carrière et lors de certaines missions, du fait du risque sécuritaire élevé de certains contextes ou d’une infrastructure peu adéquate pour une famille (Syrie, Yémen, Afghanistan, Irak, Libye, entre autres).

Et au niveau des langues?

Les langues les plus recherchées sont l’anglais, le français, l’arabe, l’espagnol et le russe. Il faut aussi pouvoir travailler dans un environnement multiculturel. Près de 85% de nos collaborateurs sont des résidents, à savoir des personnes engagées directement dans les pays où le CICR est présent. Les délégués envoyés en mission ne représentent que 15% des effectifs et sont appelés à travailler avec nos employés résidents.

Commencer une carrière au CICR passe-t-il obligatoirement par des missions à l’étranger?

Il est possible de rejoindre directement le siège sans expérience sur le terrain. C’est le cas pour des rôles où nous recherchons une expertise particulière. Mais il est vrai que nous gardons toujours un certain nombre de postes à Genève pour nos délégués en mission.

Comment fidélisez-vous vos collaborateurs?

Notre offre en formations est importante et de qualité. Nous sommes en train de développer des outils permettant aux collaborateurs de planifier leur carrière sur le long terme. Toute collaboratrice peut revenir après son congé-maternité à 80%, tout en étant payée 100% jusqu’à ce que l’enfant atteigne l’âge d’un an. Les délégués séparés de leur famille ont la possibilité de rentrer en Suisse toutes les six semaines durant une semaine. SP


«Un battant au service des principes humanitaires»

«C’est un battant, au service des principes humanitaires et pour le respect du droit international humanitaire.» C’est en ces termes que Véronique Christory, conseillère en charge du dossier armes au sein de la délégation du CICR auprès des Nations Unies à New York, décrit Robert Mardini, qu’elle a côtoyé pendant 18 mois. Selon elle, le nouveau directeur général est très soucieux et respectueux de la diversité et toujours à l’écoute de son équipe et des interlocuteurs. «Plutôt réservé mais déterminé, humain, accueillant et attentionné. Généreux de son temps et de son expertise», énumère-t-elle.

Un souvenir marquant? «En septembre 2019, le CICR a co-organisé un événement de haut niveau pour célébrer les 70 ans des Conventions de Genève, avec l’Afrique du Sud, la Chine et la Suisse à un niveau ministériel, en présence du président de l’Assemblée générale de l’ONU, du président du CICR et de nombreux ministres des quatre coins du globe. J’ai vu beaucoup d’émotion dans les yeux de Robert Mardini», se souvient Véronique Christory. SP

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