La Liberté

Héros suisses de la guerre d’Espagne

Il y a 80 ans, 800 combattants de Suisse s’engageaient dans les Brigades internationales contre Franco

Membres suisses du bataillon Thälmann (11e puis 12e Brigade internationale), qui s’illustra dans la défense de Madrid. © Wagner/Rotpunktverlag/DR
Membres suisses du bataillon Thälmann (11e puis 12e Brigade internationale), qui s’illustra dans la défense de Madrid. © Wagner/Rotpunktverlag/DR
Otto Brunner, le commandant.
Otto Brunner, le commandant.
Alexandre Häusler, le prolétaire.
Alexandre Häusler, le prolétaire.
Ernst Schacht, le pilote rouge.
Ernst Schacht, le pilote rouge.
Clara Thalmann-Ensler, la milicienne.
Clara Thalmann-Ensler, la milicienne.

Pascal Fleury

Publié le 21.10.2016

Temps de lecture estimé : 6 minutes

Volontaires »   Mais qu’allaient-ils faire dans cette galère? En 1936, alors que s’engage une lutte fratricide entre les putschistes nationalistes de Franco et les républicains du Front populaire espagnol, plus de 800 volontaires quittent la Suisse pour s’enrôler dans les Brigades internationales, aux côtés de 40 000 brigadistes issus d’une cinquantaine de pays.

Courageux, alors qu’ils risquent l’emprisonnement à leur retour, ces Suisses s’engagent avec héroïsme, malgré leur manque de formation au combat et un équipement souvent déficient. Un quart d’entre eux y laisseront la vie.

Profil type

Mais qui sont ces combattants prêts à mourir pour des idées? Les historiens Nic Ulmi et Peter Huber(1) ont brossé leur profil type. Ce sont surtout des ouvriers (85%), souvent communistes (60%), âgés en moyenne de 28 ans, la plupart célibataires et citadins. Les Latins sont surreprésentés, les femmes peu nombreuses (4%).

Antifascistes, ils militent pour la liberté, la démocratie et la paix en Europe. Ils se disent solidaires avec le peuple espagnol et ressentent un devoir moral d’agir. Souffrant de la crise des années 1930, qui touche aussi la Suisse, ils espèrent trouver, après le conflit, un emploi stable dans cette «terre de soleil» où se construirait une société nouvelle.

Leurs destins sont souvent extraordinaires, comme l’observe Peter Huber, chargé de cours à l’Université de Bâle, dans un dictionnaire biographique(2) passionnant. Les quatre exemples de volontaires qu’il énumère ci-dessous en témoignent.

1) Nic Ulmi et Peter Huber, Les combattants suisses en Espagne républicaine, Ed. Antipodes, 2001.

2) Peter Huber et Ralph Hug, Die Schweizer Spanienfreiwilligen,
Editions Rotpunkt, 2009.

Radio: Lu-Ve: 20 h

TV: La tragédie des Brigades internationales

Di: 22 h 50 Lu: 24 h

* * *

Le commandant

Otto Brunner fut le plus haut gradé suisse en Espagne. «C’était un aventurier», raconte l'historien Peter Huber. Avant la Grande Guerre déjà, il émigre au Brésil à la recherche de travail et s’engage dans la marine marchande. De retour en Suisse en 1927, il devient l’une des plus brillantes figures du mouvement ouvrier. Communiste, il organise plusieurs grèves des monteurs sanitaires à Zurich et se distingue par son courage.

Il est l’un des premiers à partir pour l’Espagne, une semaine après le putsch de Franco. Le parti, alors inquiet de perdre des camarades dans le conflit, tente de le rappeler, avant de changer de stratégie et d’organiser des filières, dès octobre 1936. Brunner s’engage dans les milices sur le front d’Aragon, puis prend le commandement du bataillon Tchapaiev (13e Brigade), qui compte un fort contingent de Suisses. Il se bat à Teruel, Cordoba et finalement Brunete, près de Madrid, où il est grièvement blessé. Soigné à Paris, il reprend du service comme conseiller militaire. Son engagement espagnol lui vaudra six mois de prison en Suisse.

Le prolétaire

Alexander Häusler, c’est l’exemple parfait du prolétaire des milieux les plus défavorisés. Après le décès précoce de ses parents, ce Bernois est placé chez des paysans, puis en maison de correction pour avoir commis des larcins. S’intégrant difficilement dans la société, il multiplie les petits boulots. «Il choisit de s’engager dans les Brigades internationales en Espagne pour se sortir de la misère», explique l’historien Huber. En décembre 1936, il monte au front à Madrid. Plein d’espoir, il compte faire venir sa femme une fois la guerre gagnée contre le fascisme, comme il l’écrit dans une lettre à son épouse. Il se réjouit de pouvoir être respecté dans ce pays de la liberté, alors qu’il est traité avec mépris en Suisse. Mais mal préparé à la guerre, il se retrouve en état de choc lors de bombardements, en janvier 1937. Comme l’hôpital le renvoie au front, il déserte pendant un congé, de même que d’autres camarades épuisés et déçus. En Suisse, pareils «déserteurs» – un terme discutable s’agissant de volontaires – sont conspués par les communistes. Il s’en sort avec cinq mois de prison.

Le pilote rouge

Ernst Schacht présente le parcours assurément le plus atypique des Suisses engagés en Espagne. Cet électromécanicien bâlois est parti en 1921 déjà en Union soviétique avec un convoi allemand d’aide alimentaire et de machines agricoles. «La jeune République soviétique souffrait de la famine à l’époque», rappelle Peter Huber. «Schacht est resté et a été engagé comme spécialiste en moteurs d’avion.» Il fait alors carrière dans l’Armée rouge, étudie à l’Académie militaire, devient pilote puis chef de l’escadrille de Moscou.

Distingué de l’Ordre du Drapeau rouge, il obtient la citoyenneté soviétique. Il se voit toutefois refuser par deux fois une demande de voyage en Suisse. «On craint qu’il ne trahisse des secrets militaires», observe l’historien. Lors de la guerre d’Espagne, il officie comme instructeur des pilotes. A son retour en 1937, il est décoré de l’Ordre de Lénine, la plus haute distinction de l’URSS. Cela ne l’empêchera pas d’être condamné à mort par Staline en 1942, accusé d’espionnage après la destruction de l’aviation soviétique par les Allemands.

La milicienne

Clara Thalmann-Ensner aurait pu se distinguer comme nageuse lors des Olympiades populaires organisées à Barcelone en contestation contre les Jeux de Berlin. Mais à peine est-elle arrivée en Catalogne qu’éclate la guerre d’Espagne. Avec son mari Paul, la Bâloise s’engage alors spontanément dans les milices sur le front d’Aragon. «Le couple était déjà militant de gauche en Suisse et sympathisant des trotskistes», explique l’historien Huber. «Ils ont voulu se rendre utiles dans cette «terre promise» où naissait l’espoir d’une révolution populaire.» Alors que la plupart des miliciennes suisses officient comme infirmières, Clara Thalmann prend d’abord les armes.

Dès l’automne 1936, elle devient correspondante de guerre pour la presse socialiste. En mai 1937, elle est arrêtée avec son époux à Barcelone lors des journées sanglantes de luttes intestines républicaines entre communistes et anarchistes. Le couple s’en sort grâce à une aide suisse et s’installe à Paris, où il s’engage dans la Résistance pendant la guerre, si l’on en croit ses mémoires. Il vivra ensuite à Nice. PFY

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