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Critique musique - Rage Fenian

Dans le sillon de la (petite) résurgence que semble connaître le punk rock, les Irlandais de Sprints sont bien décidés à prendre la vague

Les irlandais de Sprints ont sorti en janvier 2024 le bien enragé Letter to Self. © sprints.terrible.group
Les irlandais de Sprints ont sorti en janvier 2024 le bien enragé Letter to Self. © sprints.terrible.group

Yvan Pierri

Publié le 19.02.2024

Temps de lecture estimé : 4 minutes

Article en ligne-  «Cela fait quelques années que les dublinois de Sprints commencent à se faire un nom dans la scène punk garage. En effet, après avoir sorti deux EP’s remarqués et écumé les salles de concert baignés de fluides en tout genre (on parle ici de punk, rappelons-le), ils se sont prêté à l’exercice, toujours périlleux, du premier album. Étape cruciale dans la vie d’une formation, le premier LP peut parfois tuer dans l'œuf la carrière prometteuse des groupes qui ne parviennent pas à retranscrire en studio la fougue de leurs concerts. Si Sprints n’évite pas quelques maladresses, les lurons irlandais n’en fournissent pas moins une très bonne copie.

 

Trouver sa voix

 

Première grande force du quintet, la voix rauque et puissante de Karla Chubb, guitariste et chanteuse principale de Sprints, est souvent rageusement hurlée sur les refrains du disque. Chubb ne se contente pas de poser sa voix sur les instruments de ses compères mais fait figure de véritable interprète. Ne cherchant aucunement à embellir son chant, la vocaliste préserve la brutalité rêche de sa voix pour servir les textes -quelquefois un peu convenus pour ce genre musical il est vrai - de la meilleure façon. Tantôt enragée, tantôt posée et mélancolique lorsqu’elle récite avec son accent irlandais des passages slamés qui évoque les élucubrations beats de Patti Smith, Karla Chubb est assurément l’une des lames les plus affûtées du groupe.

 

La section rythmique n’est pas en reste. La basse vibrante et saturée de Sam McGann offre à plusieurs reprises un contrepoint rythmique fort intéressant à la batterie beaucoup plus directe et énervée de Jack Callan. Globalement, c’est l’énergie typique des premiers albums qui se dégage de Letter to Self. L’auditeur peut sentir à quel point les musiciens se sont évertués à retranscrire au niveau sonique l’angoisse narrée par les textes. Cet aspect passe notamment par les légères expérimentations avec la distorsion et la saturation des guitares de Chubb et Colm O’Reilly, rappelant parfois les explorations électriques de Rage Against The Machine. À ce titre, les années 90 semblent donner le La aux musiciens de Sprints. Même la production, étonnamment léchée pour un album de punk garage, évoque les grandes heures du grunge. Letter to Self lorgne en effet parfois du côté du rock alternatif des Pixies et des Stone Roses (notamment dans les morceaux Shaking their Hands et Literary Minds) et, de façon plus surprenante, du pop-punk décomplexé à la Green Day (le riff de Heavy et le refrain de A Wreck (A Mess)). Toutefois, le quintet ne s'embarasse pas de solos chiadés ou d’autres affèteries virtuoses. La musique ne prend aucun détour et accumule les jabs à la mâchoire des auditeurs. Malgré les nombreuses influences musicales, il est tout de même important de préciser que la musique de Sprints a une identité bien à elle et ses musiciens ont réussi à intelligemment digérer leurs influences pour créer leur propre son.

 

Citron mécanique

 

C’est d’autant plus regrettable que le LP souffre d’un problème de rythme. Letter to Self devient après ses trois premiers quarts explosifs quelque peu répétitif. En effet, si l’album offre quelques passages inattendus (les guitares acoustiques en introduction de Can’t Get Enough of It sont extrêmement bienvenues), les morceaux adoptent systématiquement une structure similaire: des moments où la tension monte (généralement placés en début de morceau) suivis de pures déchaînements soniques. Si le tout est très bien exécuté, souvent avec ce qu’il faut de hargne, Letter to Self pâtit de cette mécanique peut-être un peu trop bien huilée. Mécanique que son énergie tous azimuts ne parvient pas tout à fait à contrebalancer, ce qui inhibe quelque peu la force d’une déclaration punk parvenant toutefois à retranscrire avec panache le sentiment de malaise si propre à une certaine jeunesse (à ce titre, mention spéciale au très incarné Cathedral).

 

En résumé, Letter to Self est un album très bien troussé, court et intense qui contient quelques défauts caractéristiques des premiers albums, ce que l’on pardonnera volontiers eu égard au fait qu’il bénéficie de presque toutes les qualités de ces derniers. Les Sprints ne réinventent donc pas la roue mais ils savent bien la faire tourner.»

 

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