La Liberté

La mort d’un visionnaire

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05.06.2019

Jacques de Coulon

Michel Serres nous a quittés (LL du 3 juin). Ce philosophe tissait des liens entre les domaines du savoir, mais il fut aussi un grand visionnaire. En 1990, il y a près de trente ans, il écrivit Le contrat naturel, un livre phare qui éclaire les voies du futur en proposant un pacte entre l’homme et la nature. A l’époque, l’ouvrage reçut un accueil incrédule. Je me souviens en avoir proposé des extraits à une classe. Les élèves bougonnaient. Quelle drôle d’idée de faire un contrat avec la nature! Pour eux, on ne pouvait s’associer qu’entre hommes en vue d’un profit mutuel. Il en va tout autrement aujourd’hui avec la jeune génération.

Serres dresse le constat d’un oubli de la nature. La trame de l’histoire est une dramaturgie où c’est l’homme qui se met en scène. Quant à la philosophie, elle a fini par mettre le monde de côté pour se pencher presque exclusivement sur l’humaine condition. Les premiers sages grecs s’interrogeaient encore sur l’être (Parménide) ou sur la nature (Anaximandre), mais depuis les Temps modernes l’homme est devenu l’horizon indépassable de la pensée. Chez Kant, tout tourne autour du sujet quand il circonscrit la philosophie autour de ces trois questions: que puis-je savoir? Que dois-je faire? Que puis-je espérer? Mais il y a pire: nous avons déclaré la guerre à la nature!

«Nous devons décider la paix entre nous pour sauvegarder le monde et la paix avec le monde afin de nous sauvegarder», écrit Serres. Comment? Par «un contrat naturel de symbiose et de réciprocité où notre rapport aux choses laisserait maîtrise et possession pour l’écoute admirative et le respect». L’homme ne se comportera plus en parasite, mais en hôte accueillant et accueilli. Le contrat naturel se fonde sur «un droit de symbiose qui se définit par la réciprocité: autant la nature donne à l’homme, autant celui-ci doit rendre à celle-là, devenue sujet de droit». La nature sujet de droit, une utopie? Pourtant de nos jours plusieurs pays ont inscrit sa protection dans leur Constitution.

Que signifie cet échange réciproque entre l’humain et la nature? Serres cite le cultivateur d’autrefois: «Il rendait en beauté, par son entretien, ce qu’il devait à la terre, à qui son travail arrachait des fruits.» Et de s’interroger: «Que devons-nous rendre au monde?» Nous commencerons par le respecter et le préserver. Nous avons un devoir d’entretien qui, comme celui du jardinier, sera tourné vers la beauté. Comment rendre le monde plus beau? Cette question prime sur celle de la rentabilité.

Et si chacun se demandait: qu’est-ce que j’apporte à la nature, en retour de ce qu’elle me donne? Serres n’aime pas le terme «environnement» suggérant que l’homme trône au centre. Nous vivons en symbiose avec le monde. L’humanité n’est-elle pas le cerveau de la Terre et, de même que le cerveau a besoin des autres organes, de même l’humanité a besoin de la planète pour demeurer en vie. Merci, Michel Serres, de nous avoir ouvert les yeux.

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