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Ce qui a mis fin aux Trente Glorieuses

Une famille devant son poste TV. La classe moyenne a pu accéder à un niveau de confort réservé jusqu’alors aux classes bourgeoises.  © Alamy
Une famille devant son poste TV. La classe moyenne a pu accéder à un niveau de confort réservé jusqu’alors aux classes bourgeoises. © Alamy


04.05.2018

La décennie 1965-1975 passe pour un âge d’or. Mais elle a semé les graines de la crise à venir

Nouveau: film documentaire est désormais disponible au bas de l'article

Yves Genier

Suisse »   Un âge d’or de la classe moyenne. Dans l’imaginaire collectif, tel est le souvenir laissé par les trois décennies qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, et plus particulièrement son dernier tiers, de 1965 à 1975. «Les salaires progressent rapidement, les ménages s’équipent en frigos, en voitures, en télévisions et partent en vacances», note l’historien lausannois Mathieu Leimgruber, spécialiste de cette époque à l’Université de Zurich.

Mais cette époque se termine brutalement, en 1975, par la crise la plus dure que la Suisse n’a jamais eu à subir de tout le XXe siècle. En un an, le produit intérieur brut se contracte brusquement de plus de 5%, bien davantage que pendant la crise des années 1930 et pendant la longue phase de stagnation des années 1990.

Sur le moment, l’opinion a accusé la hausse brutale des prix du pétrole suite à la guerre israélo-arabe du Kippour (1973). «Le choc pétrolier a surtout eu un impact psychologique car chacun pouvait mesurer l’augmentation du plein d’essence à la colonne. Or, les causes de la crise étaient bien plus profondes», fait remarquer Tobias Straumann, historien à l’Université de Zurich. Le problème, c’est que sur le moment, pratiquement personne ne s’en était aperçu: «Tout le monde a été pris par surprise car l’on pensait alors que l’on avait réussi à surmonter les cycles économiques», fait encore remarquer Mathieu Leimgruber.

Surchauffe

La croissance soutenue et prolongée des années d’après-guerre a plongé la Suisse en pleine euphorie. Les défis auxquels elle faisait face paraissaient davantage liés à la surchauffe de l’économie et à la «surpopulation étrangère», sentiment partagé par une partie de la population que dérangeait l’immigration soutenue de ces années-là. L’amélioration du bien-être est perceptible par tous: «Au sortir de la guerre, beaucoup de Suisses vivaient dans la pauvreté et n’avaient, par exemple, pas de toilettes à domicile. Au début des années 1970, les conditions de vie étaient devenues comparables à celles que nous avons aujourd’hui», poursuit Tobias Straumann.

Les années soixante paraissent engagées dans un cercle vertueux où la prospérité des uns accroît celle des autres. Les entreprises tournent à plein régime et fournissent du travail à chacun. Elles accroissent les salaires et réduisent la durée du temps de travail. En 1960, une semaine de labeur dure en moyenne 48 heures. Une décennie plus tard, celle-ci s’est abaissée à 44 heures, la baisse la plus rapide de l’histoire si l’on excepte les lendemains de la grève générale de 1918.

Les germes de la crise

De même, les salariés voient leurs vacances passer de trois semaines par an dans la pratique la plus courante de 1960 à quatre une décennie plus tard. Parallèlement, le budget familial est bouleversé: la part de la nourriture s’effondre de 25% à 15% des dépenses tandis que celles des transports, des assurances et des loisirs progressent. «Le consensus social exigeait de faire partager les fruits de la croissance parmi les salariés et pour investir», poursuit Mathieu Leimgruber.

Avec plus d’argent, plus de temps libre, jouissant d’un confort sans cesse amélioré et à peu près certain de conserver son emploi, comment le Suisse moyen ne pouvait-il pas se sentir porté par les événements? D’autant plus qu’il bénéficie du revenu par tête le plus élevé du monde (en parité de pouvoir d’achat), plus élevé, même, qu’aux Etats-Unis, la puissance archidominante du temps. Il a fallu attendre 1985 pour que la superpuissance rattrape le petit pays alpin, qu’ont rejoint à leur tour les pays scandinaves dès les années 1990.

La chute

C’est précisément cette prospérité qui porte les germes de la crise à venir. Les salaires progressent plus vite que la productivité des entreprises. Ce que les gens gagnent en plus et qu’ils dépensent en plus provoque une hausse des prix. Cette inflation est par ailleurs alimentée par le fait que les Etats-Unis font massivement tourner la planche à billets pour financer leur effort de guerre au Vietnam.

Le système monétaire mis en place à la fin de la guerre dans la localité américaine de Bretton Woods, et qui se base sur des taux de change fixes, ne résiste pas à l’épreuve. Il se disloque entre 1971 et 1973. Du coup, le franc bondit et, face au dollar, passe de près de 3,90 francs en 1973 à 2,50 francs en moins de trois ans. Les entreprises exportatrices en subissent les conséquences tout comme elles ont souffert de la hausse brutale du franc lors de l’abandon du cours plancher du franc face à l’euro en janvier 2015.

Pas de chance: au même moment, la Confédération et la Banque nationale, inquiètes de la trop forte croissance de l’économie et de l’inflation, prennent des mesures dites «antisurchauffe». Les entreprises réduisent leurs investissements. Croyant ralentir la croissance économique, elles la plongent, au contraire, dans la récession la plus brutale de tous les pays développés à ce moment-là.

«La crise du milieu des années 1970 résulte d’une accumulation de déséquilibres que les décisions politiques et monétaires du début de la décennie ont contribué à accroître», conclut Tobias Straumann. La conséquence la plus durable du brutal coup d’arrêt de 1975 a été la fin de la «haute conjoncture». Désormais, l’économie suisse est revenue à un rythme de croissance plus modéré, encore de règle aujourd’hui. Au moins la transition a-t-elle été brève: à peine deux ans.


 

Un Etat social «retardataire»

Contrairement aux autres pays, la Suisse a misé avant tout sur le secteur privé pour étendre son filet protecteur.

Hausse des salaires, extension des prestations sociales, les années d’après-guerre sont celles où l’amélioration du bien-être de la population semble l’emporter sur toute autre considération. De fait, tous les pays européens se dotent, et élargissent leurs prestations sociales. Ils investissent dans de grands travaux d’infrastructures à coups de financements publics. Ce sont les années où se crée l’épine dorsale du réseau autoroutier. Cette politique porte un nom, le keynésianisme, du nom de son inspirateur, l’économiste britannique John Maynard Keynes, pour qui le moteur de la croissance était l’augmentation de la demande des consommateurs.

Apparemment, la Suisse a suivi le mouvement: extension de l’AVS, hausse des revenus, développement massif des autoroutes, tous les ingrédients d’un keynésianisme bon teint paraissent réunis. Sauf que, relèvent les historiens Tobias Straumann et Matthieu Leim­gruber, de l’Université de Zurich, s’inspirant d’une analyse de leur confrère lausannois Sébastien Guex, le pays n’a jamais abandonné son credo libéral. En dépit de ses investissements massifs, l’Etat est resté en retrait de la moyenne européenne. Et l’extension des assurances sociales? Elle émane avant tout du secteur privé, essentiellement des institutions de prévoyance et des assurances-maladie, qui n’étaient pas obligatoires et demeuraient largement non régulées. YG


 

Contestation sotto voce

La grande vague contestataire qui a traversé le monde s’est transformée en vaguelette au moment d’atteindre les rivages helvétiques. Elle s’est limitée aux critiques d’intellectuels comme Max Frisch et Friedrich Dürrenmatt. Pour le reste, «la société, riche, est restée très conformiste», relève Mathieu Leim­gruber. Les manifestations estudiantines, comme celle du Globus à Zurich en 1968, sont restées ponctuelles. La contestation a cependant crû dès la décennie suivante. YG


 

Les années 68 - Deuxième partie: l'explosion

 

Au tournant des années 1960 et 1970, la révolution sexuelle s'empare des consciences et des mœurs, mais il faut aussi transformer les lois pour plus d’égalité et moins de discrimination. Les combats féministes pour le droit à l’avortement, les luttes pour dépénaliser l'homosexualité conduisent à… réinventer l'amour et le regard porté à l’Autre. Durée: 90'

 


 

Radio: Ve: 13 h 30

TV: Les années 68 – L’explosion 

Di: 22 h 25

Lu: 23 h 35

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