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Histoire vivante

La tragédie du pont de la rivière Kwaï

Le pont sur la rivière Kwaï, dans le célèbre film de David Lean (1957). © DR
Le pont sur la rivière Kwaï, dans le célèbre film de David Lean (1957). © DR
Le vrai pont de Kanchanaburi, très visité par les touristes. © DR
Le vrai pont de Kanchanaburi, très visité par les touristes. © DR
Des prisonniers au camp de Tarsao, le long du «chemin de fer de la mort». © DR
Des prisonniers au camp de Tarsao, le long du «chemin de fer de la mort». © DR
La tragédie du pont de la rivière Kwaï © Valérie Regidor
La tragédie du pont de la rivière Kwaï © Valérie Regidor
11.11.2016

La construction de la ligne Bangkok – Rangoon par les Japonais en 1942-1943 a fait 90 000 morts.

Pascal Fleury

Empire nippon » «Qui ne travaillera pas, ne mangera pas. (...) Beaucoup d’entre vous ne reverront jamais leur foyer. Nous construirons la ligne, même si nous avons à la faire passer sur le corps de l’homme blanc.» Pas vraiment engageant, le discours du lieutenant-colonel japonais Nagatomo Yoshitada, adressé en été 1942 aux prisonniers de guerre occidentaux mobilisés dans la contruction de la voie ferrée Bangkok – Rangoon!

La réalité s’est avérée pire encore: en seize mois de chantier, plus de 90 000 travailleurs forcés ont perdu la vie sur les 415 kilomètres de ce «chemin de fer de la mort» longeant la rivière Kwaï. Les coolies asiatiques ont payé le plus large tribut, mais au moins 12 400 soldats et officiers britanniques, australiens, néerlandais et américains ont aussi péri dans ce voyage au bout de l’enfer.

Bien pire que le film

On est loin de la célèbre fiction aux sept Oscars, Le pont de la rivière Kwaï, que le réalisateur David Lean a adaptée en 1957 d’un roman de l’écrivain français Pierre Boulle, ancien résistant et agent des Services secrets britanniques en Asie du Sud-Est.

Le pont mythique, situé à Kanchanaburi, a bien été édifié par une main-d’œuvre de prisonniers occidentaux et asiatiques, comme le raconte le long-métrage britannico-américain. Mais «leurs conditions étaient bien pires que celles décrites dans ce film»*, souligne l’interprète Nagase Takashi, présent à l’époque sur le chantier du chemin de fer thaï.

«Le film est une fiction totale qui idéalise complètement la conduite des prisonniers britanniques»**, renchérit le lieutenant japonais Abe Hiroshi, qui dirigeait un camp de travail et a été condamné pour crime de guerre. En réalité, les forçats anglais n’ont pas apporté leur savoir-faire à la construction du pont. Ils n’ont pas non plus fait sauter l’ouvrage d’art. Le pont n’a été bombardé que plus tard par les forces alliées. Reconstruit par les Japonais au titre des dommages de guerre, il existe toujours et est très visité par les touristes.

L’enfer de la jungle

Très édulcoré, Le pont de la rivière Kwaï ne fait qu’effleurer les atrocités du travail forcé qui était imposé aux prisonniers de guerre par les forces armées japonaises, au mépris des Conventions de La Haye et de Genève. En fait, comme l’écrit l’historien Jean-Louis Margolin, «le chemin de fer Bangkok – Rangoon fut l’épicentre de l’horreur».

Mené dans l’enfer de la jungle montagneuse et marécageuse de la péninsule, le projet avait pour but de relier dans l’urgence les réseaux ferrés thaï et birman, alors que les sous-marins alliés entravaient les voies maritimes. L’objectif stratégique des Japonais est alors de faciliter le transport et le ravitaillement des troupes au nord de la Birmanie, où l’armée nippone affrontait les Britanniques, les Américains et les Chinois.

Pour réaliser cette nouvelle ligne, l’état-major général peut disposer d’une importante main-d’œuvre, corvéable à merci: environ 200 000 «romusha» (travailleurs forcés) asiatiques et plus de 60 000 «soldats-esclaves» occidentaux.

Les détenus sont acheminés par bateaux ou trains entiers, dans des wagons de marchandises, «de véritables cages en fer» où «la chaleur était intenable, entre 40 et 50 degrés», selon le jeune ingénieur Klaas Kooy, qui a subi un voyage de six jours dans de telles conditions. Les prisonniers rejoignent ensuite à pied les camps situés le long du tracé du chemin de fer, lors d’éprouvantes marches forcées sous la pluie et dans la boue: «Certains d’entre nous étaient si épuisés qu’ils ne pouvaient pas se relever. Nos gardes japonais se jetèrent sur eux en hurlant et en leur envoyant des coups de pied», raconte dans ses mémoires le prisonnier hollandais Loet Velmans.

Dans les camps, les conditions de vie sont qualifiées de «très dures» ou d’«atroces». Le logement et l’hygiène sont catastrophiques, la nourriture fait cruellement défaut, le riz est pourri, l’eau insalubre.

Les détenus consomment tout ce qui est vaguement comestible, feuilles et racines, serpents, crabes de terre, petits mammifères... y compris la mascotte d’un régiment britannique. «Il m’est arrivé de manger crus des vers que l’on trouve dans les latrines. Ils n’avaient du reste aucun goût. Absolument pas à recommander!», note avec sarcasme l’officier de cavalerie néerlandais Klaas Kooy, qui n’hésite pas à comparer la situation des cantonnements aux camps d’extermination nazis.

La plupart des travailleurs forcés tombent malades: malaria, choléra, infections diverses. Dans le camp de Hintok, le médecin militaire australien Edward «Weary» Dunlop doit admettre 2882 patients en six mois. Les maladies les plus fréquentes sont le paludisme, la dysenterie et l’entérite.

Violence extrême

Les horaires de travail harassants et la violence des geôliers nippons n’arrange pas l’état de santé des prisonniers. Le Hollandais Loet Velmans est frappé sans raison à coups de marteau dans les reins alors qu’il s’active sur le chantier ferroviaire. Il s’en sort avec une syncope, une hospitalisation puis une affectation à l’infirmerie, ce qui lui sauve probablement la vie.

Même les malades ne sont pas épargnés par les gardiens. Dans un rapport de 1946, le médecin colonel Dunlop écrit: «Au cours des mois les plus sombres du chantier, les malades étaient délibérément persécutés par les contremaîtres. Des hommes aux pieds nus horriblement suppurants étaient contraints à travailler sur des cailloux pointus, ou à traîner des rondins dans une jungle d’épineux.» Des malades sont abandonnés en forêt, d’autres brûlés vifs dans leurs baraquements.

Vision terrifiante

Selon le Singapourien Tan Choon Keng, la vision de ces hommes poussés au bout de leurs forces était terrifiante: «Beaucoup étaient si décharnés, si hagards. (...) Certains devaient utiliser des feuilles de bananier en guise de sarongs.» Loet Velmans confirme: «A 21 ans, je devais ressembler à l’un de ces squelettes ambulants qu’on voit sur les photos de Bergen-Belsen.»

La ligne ferroviaire est achevée en octobre 1943. Mais pour les rescapés, l’enfer physique et psychologique va se poursuivre durant des années. Après la guerre, leur taux de mortalité sera quatre fois supérieur à celui des ex-combattants.

* Jean-Louis Margolin, L’armée de l’empereur – Violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945, Editions Armand Colin, 2007.

** Haruko Taya Cook et Theodore Cook, Le Japon en guerre 1931-1945, 
Editions de Fallois, 2015 (trad. fr.).

>> La fameuse bande son du film:


 

L’empereur Hiro Hito n’a jamais été inculpé

Les crimes de guerre commis sur le chantier de la ligne Bangkok – Rangoon ne constituent qu’un épisode dans la longue liste des horreurs commises par les forces japonaises entre 1937 et la fin de la Seconde Guerre mondiale: massacre de Nankin, femmes de réconfort, cobayes humains de l’Unité 731, marches de la mort...

Environ 5600 Japonais ont été poursuivis lors de plus de 2200 procès. Un millier d’entre eux ont été condamnés à la peine capitale. Comme à Nuremberg, un grand procès s’est tenu à Tokyo pour juger 25 hauts dignitaires. Tous ont été déclarés coupables et sept condamnés à mort, dont le général Hideki Tojo. L’empereur Hirohito a en revanche été exonéré de poursuites criminelles par le général américain Douglas MacArthur. Hirohito était-il pour autant innocent? «L’empereur a consenti à la guerre», s’est con­tenté de répondre le général Tojo. Finalement, la raison d’Etat l’a emporté: en touchant à ce «symbole», le risque de guerre civile, voire de révolution communiste, était trop grand. PFY

 

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