La Liberté

La fascination des femmes pour Hitler

De toutes les professions féminines engagées à l’Est, celle d’infirmière fut la plus meurtrière © Musée royal de l'armée
De toutes les professions féminines engagées à l’Est, celle d’infirmière fut la plus meurtrière © Musée royal de l'armée
Jeunes femmes allemandes adulant le Führer au congrès annuel du parti nazi, en 1937 à Nuremberg. © DR
Jeunes femmes allemandes adulant le Führer au congrès annuel du parti nazi, en 1937 à Nuremberg. © DR
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26.09.2014

«Histoire vivante»/Troisième Reich • Des milliers de femmes, institutrices, secrétaires, infirmières ou gardiennes de camps ont participé plus ou moins activement à la Shoah dans les territoires de l’Est. Une facette méconnue de l’histoire.

Pascal Fleury

«Je recevais et distribuais le courrier personnel adressé au Führer. Il y avait beaucoup de femmes qui lui écrivaient avec passion. Certaines n’avaient rien de mieux à faire que de lui écrire chaque semaine.» Jusqu’au suicide d’Adolf Hitler, le 30 avril 1945 dans son bunker berlinois, sa secrétaire Traudl Junge n’a cessé de réceptionner des lettres d’amour. Pareille fascination féminine pour le chancelier moustachu du Reich pourrait paraître anecdotique. A la lecture de l’ouvrage «Les furies d’Hitler» 1 de l’historienne américaine Wendy Lower, elle apparaît toutefois comme le reflet d’une large approbation féminine pour le régime nazi, sa politique expansionniste et son idéologie raciale.

Dans l’imagerie populaire propagée par la propagande nazie, les Allemandes du Troisième Reich étaient vues comme des épouses aimantes et des mères robustes. Patriotes exemplaires, elles remplaçaient les hommes qui se battaient au front, travaillaient au champ ou à l’usine, s’engageaient comme infirmières, formaient des bataillons d’institutrices et de secrétaires.

Dans l’immédiat après-guerre, plusieurs procès de gardiennes de camps, comme l’«ange de la mort d’Auschwitz» Irma Grese ou la «chienne de Buchenwald» Ilse Koch, ont mis en lumière une participation féminine choquante au génocide des juifs. Mais ces cas très médiatisés et fantasmés au cinéma n’ont pas vraiment entaché l’image héroïque de ces millions d’Allemandes qui, considérées comme des victimes du nazisme, ont souffert de la guerre, de la faim et des viols. Des femmes courageuses à qui l’on a érigé des statues pour avoir déblayé les décombres des villes en ruine.

Complices ou actrices

Et pourtant, souligne la professeure Wendy Lower, «l’apolitisme des Allemandes fait partie des mythes de l’après-guerre». En juillet 1932, les femmes allemandes étaient déjà aussi nombreuses que les hommes à donner leur voix au parti nazi. «La totalité de la population féminine allemande (près de 40 millions en 1939) ne peut être qualifiée de victime. Un tiers, soit 13 millions de femmes, s’est engagé activement dans une organisation liée au parti nazi, et le nombre d’adhérentes au parti a augmenté régulièrement jusqu’à la fin de la guerre», souligne-t-elle dans une étude remarquée, qui a déjà été traduite dans vingt pays et vient de paraître en français.

Se basant sur de multiples sources - archives de guerre allemandes, enquêtes soviétiques sur les crimes de guerre nazis, dossiers de la police secrète est-allemande, minutes de procès, archives Simon Wiesenthal, journaux intimes, correspondances privées et témoignages -, la chercheuse observe une participation massive des femmes comme témoins, complices ou actrices du génocide des juifs, en particulier dans les territoires de l’Est occupés par les nazis, en Pologne, Ukraine, Biélorussie, Lituanie, Lettonie et Estonie.

Colonisation de l’Est

S’appuyant sur les effectifs officiels de l’époque, l’historienne estime à un demi-million le nombre d’Allemandes déployées dans les territoires de l’Est et du Sud-Est, y compris les provinces polonaises annexées par l’Allemagne en 1939. Agées de 17 à 30 ans, le plus souvent célibataires, ces représentantes de la petite classe moyenne s’engagent par patriotisme, après avoir déjà été embrigadées dès 14 ans au sein de la Ligue des jeunes filles allemandes (Bund Deutscher Mädel) et avoir été largement endoctrinées dès l’école primaire.

Si elles s’inscrivent au sein du vaste programme de colonisation de l’Est - le General Plan Ost d’Heinrich Himmler - c’est aussi par ambition, les possibilités de promotion étant limitées en Allemagne. Qu’elles soient infirmières, institutrices, conseillères au repeuplement, secrétaires, épouses d’officiers SS ou gardiennes de camps, toutes ont pris part au fonctionnement et à l’expansion de la machine de destruction nazie.

Sélection raciale

La participation des femmes à la Solution finale pouvait prendre toutes sortes de formes. Les 2500 enseignantes envoyées en Pologne par exemple, comme la jeune Ingelene Ivens, en «mission civilisatrice» dans le village reculé de Reichelsfelde, devaient signaler aux autorités tous les enfants qui souffraient de handicaps. «Si un enfant ne pouvait pas boutonner correctement son manteau, avait de mauvais résultats scolaires ou manquait de coordination dans les activités sportives ou dans la cour de récréation, il était soumis à un test de dépistage», raconte l’historienne. Les enfants non allemands sont exclus du système scolaire, les petits Allemands de Pologne privilégiés, mais aussi endoctrinés.

La sélection raciale consistait également en l’envoi en Allemagne d’«orphelins» à des fins d’adoption. Ces enfants étaient en réalité volés à leurs parents avant que ces derniers ne soient jetés dans des camps ou assassinés. Selon les estimations, entre 50 000 et 200'000 enfants ont ainsi été enlevés dans les territoires de l’Est. La sélection au nom de l’«hygiène raciale» se faisait encore plus systématiquement dans les hôpitaux, où la profession d’infirmière avait acquis «un caractère profondément nationaliste et idéologique». Pour obtenir le statut d’infirmière titulaire, il fallait d’ailleurs apporter la preuve de son ascendance aryenne et de la fiabilité de ses engagements politiques.

Passage à l’acte

Si certaines infirmières se sont révélées être de véritables tueuses en série (lire ci-dessous), le passage à l’acte pouvait concerner toutes les professions. Ainsi, la dactylo Gertrude Segel tirait par amusement sur ses jardiniers depuis son balcon. Erna Petri, l’épouse d’un gradé SS, a assassiné de sang-froid six enfants qui avaient fui un train de la mort. Quant à l’ambitieuse secrétaire Johanna Altvater, elle avait «l’effroyable habitude» - comme l’a dit un survivant - d’attirer les enfants juifs avec des sucreries pour les tuer…

Les secrétaires et maîtresses du SS-Gruppenführer Odilo Globocnik, qui géraient le butin dérobé aux déportés de Treblinka, étaient peut-être moins violentes. «Elles n’en contribuaient pas moins à la normalisation de la perversité», commente la professeure Wendy Lower.

«Les furies d’Hitler n’étaient pas des sociopathes marginales, commente encore l’historienne. Elles étaient convaincues que la violence de leurs actes trouvait sa justification dans le châtiment vengeur des ennemis du Reich. De leur point de vue, ces actes n’étaient que l’expression de leur loyauté.» Sachant qu’aucune de ces femmes n’était forcée de tuer, pareille attitude n’en est que plus sidérante. L’horreur n’a pas de limites… 

1 «Les furies d’Hitler - Comment les femmes allemandes ont participé à la Shoah», Wendy Lower, Tallandier, 2014.

=> Voir aussi le documentaire «Les dernières heures du Führer - Témoignages de 1948», ce dimanche sur RTS 2.

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Une violence arbitraire

Les gardiennes SS des camps de concentration pour femmes ont fait l’objet d’études historiques minutieuses. En 1945, ces surveillantes représentaient un corps de métier regroupant 3508 titulaires réparties dans 13 camps à travers l’Europe. Leur formation s’effectuait principalement au camp de Ravensbrück. Pour ces jeunes femmes, âgées de 26 ans en moyenne et issues la plupart de milieux populaires, cet emploi offrait de belles perspectives de salaire et d’avancement. Elles gagnaient ainsi deux fois plus qu’une ouvrière d’usine d’armement et avaient droit, du moins au départ, à un confort qu’elles ne connaissaient pas chez elles. «L’uniforme faisait impression et la perspective d’exercer un pouvoir n’était pas sans attraits», précise la professeure américaine Wendy Lower.

Ces surveillantes avaient parfois un passé criminel. Mais leur brutalité extrême et leur violence arbitraire s’expliquent plutôt par le contexte des camps: les gardiennes étaient souvent en nombre insuffisant et devaient défendre leur autorité malgré un déficit social et culturel. Les plus sadiques d’entre elles ont été rattrapées par la justice. «Ange de la mort d’Auschwitz», Irma Grese a été condamnée à la potence. Et «la chienne de Buchenwald» Ilse Koch, épouse du commandant du camp Karl Koch, a fini sa vie en prison, jusqu’à son suicide en 1967. 

> Lire aussi le dossier «Les femmes dans le système nazi» dans le mensuel «L’Histoire», No 403, septembre 2014.

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Les cerbères de l’«hygiène raciale»

«De toutes les professions féminines engagées à l’Est, celle d’infirmière fut la plus meurtrière. Les opérations génocidaires planifiées par le pouvoir central ne commencèrent ni dans les chambres à gaz d’Auschwitz, ni sur les sites d’exécution ukrainiens. Elles débutèrent dans les hôpitaux du Reich», rappelle l’historienne Wendy Lower.

Les premières victimes furent les enfants. Pendant la guerre, des nurses spécialement formées ont administré des surdoses de barbituriques ou de morphine à des milliers de nourrissons qu’elles jugeaient mal formés ainsi qu’à des adolescents infirmes. Suivant méticuleusement le programme d’euthanasie du Reich, certaines infirmières ont participé à la sélection et à l’élimination des malades mentaux et des handicapés. Elles travaillaient aussi dans les infirmeries des camps de concentration. Elles furent parmi les premiers témoins de la Solution finale.

En Pologne, des exécutions massives de patients ont eu lieu dès septembre 1939. Des unités mobiles ont sillonné le pays, puis l’Ukraine, la Biélorussie et les pays baltes, pour tuer des milliers de patients dans les asiles et les hôpitaux, ou les gazer dans des camions spéciaux. Selon Wendy Lower, l’«hygiène raciale» a aussi été appliquée en grand secret sur des soldats allemands sévèrement mutilés sur le front oriental, pour les «délivrer de leurs souffrances». Les familles apprenaient qu’ils étaient morts «au combat». 

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