La Liberté

«La catastrophe des médias»

Ossama Mohammed: «La révolution syrienne restera comme l’une des plus importantes dans l’Histoire.» © Charly Rappo
Ossama Mohammed: «La révolution syrienne restera comme l’une des plus importantes dans l’Histoire.» © Charly Rappo
«Je ne peux plus travailler en Syrie, même dans les régions dites "libérées",» témoigne Ossama Mohammed. © Charly Rappo
«Je ne peux plus travailler en Syrie, même dans les régions dites "libérées",» témoigne Ossama Mohammed. © Charly Rappo
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25.03.2015

Syrie • Cinéaste en exil, Ossama Mohammed a retravaillé des images diffusées sur YouTube pour un documentaire poignant. Un hommage aux victimes d’une révolution confisquée.

Pascal Baeriswyl

«Vous savez, quand j’étais jeune, j’étais connu car j’ai été renvoyé de toutes les écoles… En fait, c’est parce que je ne supportais pas la répression exercée alors contre les étudiants. A l’époque, c’était naturel de battre les étudiants.» Avec un sens subtil de l’autodérision, Ossama Mohammed, réalisateur syrien, use d’anecdotes pour illustrer son passé de rebelle à un régime qu’il n’hésite pas à qualifier de «fasciste».

Dans son dernier film («Eau argentée, Syrie autoportrait»), il prend le monde à témoin et interpelle le spectateur. Travaillant essentiellement sur des images de téléphones portables diffusées sur YouTube, le cinéaste a pu bénéficier de la présence «miraculeuse» de Simav Bedirxan, jeune femme kurde qui a tenu la caméra «pour lui» durant le siège d’Homs (voir notre édition du 21 mars). Rencontre.

- Dans votre film, vous demandez à Simav de «tout filmer», même les scènes les plus dures. Pour autant, comment jugez-vous l’utilisation des images de Syrie par les médias occidentaux?

Ossama Mohammed: Catastrophique… Mais il y a différents niveaux de catastrophe dans la reprise des images venues de Syrie. D’abord, durant les six premiers mois de la révolte, en 2011, les médias ont très peu montré la révolution civile syrienne contre le régime. Je regardais beaucoup les TV, qui parlaient de «conflit» alors qu’il s’agissait en fait d’un massacre humain. Le barrage des images n’a été ouvert que lorsque les Syriens ont commencé à prendre les armes pour se défendre et s’entre-tuer. Soudainement, on a vu des flots d’images, on s’est mis à parler de «guerre civile». Les médias ont poussé très loin cette terminologie de la guerre civile, mais sans donner un espace de parole aux Syriens eux-mêmes.

- Avec son arrivée en force en Syrie, Daech (le groupe Etat islamique) produit ses propres images, ses propres films de propagande: que faire avec ce matériel?

Je dirais qu’il ne faut pas montrer la propagande telle quelle. Il faut en faire un usage critique. Nous devons construire une connaissance. Je pense qu’il n’y a pas de réponse définitive, même s’il est clair qu’il ne faut pas aider Daech, indirectement, en reprenant sa propagande.

- Vous-mêmes, utiliseriez-vous des images livrées par Daech?

Pourquoi pas? Mais il s’agit en fait d’une question cinématographique, artistique. Parfois, en laissant un discours dictatorial s’exprimer, vous découvrez des éléments essentiels pour défendre les gens. Mais attention, certains médias européens ont récemment produit des reportages sur le thème «comment les soldats du régime combattent Daech». Ce qui est incroyable, c’est qu’ils diffusent cela sans aucune mise en perspective. Pour moi, c’est de la propagande car cela contribue à changer l’histoire en secret.

- Les circonstances de guerre sont telles, aujourd’hui, qu’on imagine mal faire du cinéma de fiction en Syrie. Est-ce que cela reste néanmoins possible?

Personne ne peut arrêter le cinéma! Personnellement, je ne peux plus travailler en Syrie, même dans les régions dites «libérées» (du régime et indépendantes de Daech, ndlr). Mais certains continuent néanmoins. Par exemple, Mohamed Malas a tourné son dernier film à Damas pendant les bombardements. Il a réussi à le terminer, malgré certaines critiques stupides qui lui ont reproché de ne pas «insulter le régime» dans son film. A mon sens, son film est à sa façon clairement orienté contre le régime. Avec Malas, nous appartenons à une génération, une époque où très peu de films étaient tournés en Syrie, en moyenne seulement un par année. Ce qu’il y a d’incroyable, aujourd’hui, c’est l’émergence d’une toute nouvelle génération de documentaristes, de vidéastes, car la révolution syrienne est aussi une révolution artistique. D’ailleurs, il faut se défaire de cette idée stupide selon laquelle le documentaire serait moins du cinéma que la fiction.

- Parmi la jeune génération formée dans des écoles de cinéma à l’étranger, le cinéaste Joud Said est retourné, après la chute d’Homs, tourner un film de fiction dans les ruines de la ville. Qu’est-ce que cela vous inspire cette démarche?

Je n’ai pas vu le film et je veux respecter l’éducation que mes parents m’ont donnée en évitant d’en parler… Mais pour moi, le nom de ce cinéaste est associé à un moment très particulier au début de la révolution. J’ai été parmi les artistes ou intellectuels qui ont signé un appel demandant l’arrêt des tueries contre les manifestants pacifiques. Or, Joud Said a été un des premiers à signer une contre-pétition, nous qualifiant de «traîtres» manipulés par l’Occident ou travaillant avec Israël! J’ai été à la fois triste et honteux de voir un jeune cinéaste traiter ses collègues défendant les droits de l’homme de «traîtres».

- Ce cas particulier est-il la preuve d’une profonde division entre cinéastes, artistes, intellectuels syriens?

Oui, absolument. Et cette division s’est cristallisée le jour de notre appel en faveur du peuple syrien. Mais cette division préexistait déjà avant la révolution. Des cinéastes comme Omar Amiralay, Mohamed Malas ou moi-même (le film «Etoiles de jour» d’Ossama Mohammed n’a jamais pu être projeté en Syrie, ndlr) avons été de longue date victimes du régime baasiste.

- Dans le film «Our Terrible Country», on voit un intellectuel contraint de quitter le pays et qui semble vouloir s’éloigner d’un engagement politique. Vous sentez-vous dans la même situation?

J’ai des similitudes mais aussi des différences avec lui. Je connais très bien Yassine Haj Saleh, il est très honnête. D’ailleurs, Yassine reste tout à fait engagé, intérieurement, dans le combat du peuple pour la liberté. Personnellement, j’ai toujours besoin et continuerai à faire des films…

> Me 17h15 Cap’Ciné 7 («Eau argentée/ Silvered Water»). Suivi d’une rencontre avec le réalisateur.

> Tous les articles sur le FIFF sont à lire dans le dossier fiff.laliberte.ch

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